L'étoile filante

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Le futur n'est pas encore écrit, il le sera en fonction des choix que nous faisons dans le présent  [+]

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L’homme dégageait une forte odeur de peur, enivrante, envoutante. Il pressait le pas en se retournant régulièrement.
Dans l’obscurité de la nuit, son cœur battait la chamade et la neige fraichement tombée ralentissait sa progression. Encore quelques mètres avant d’atteindre le halo de lumière sécurisant du village. Alors ce serait trop tard pour le retenir. Il fallait agir maintenant.
L’ombre furtive qui le suivait depuis sa sortie de la forêt, lui barra le chemin. Vêtue d’une cape sombre, le visage masqué par une large capuche, la silhouette tenait à la main une lame luminescente. Elle la projeta avec une rapidité foudroyante, tranchant la tête de l’homme, qui tomba lourdement sur le sol en s’enfonçant dans la neige, qu’elle imbiba de sang. Aucun bruit. Aucun cri. Juste une vie qui s’éteint dans un obscur village de montagne.

Le soleil à peine levé, réchauffait doucement la place principale du hameau. Au centre, la fontaine gelée formait de fragiles sculptures de glace, immobiles, que la chaleur allait bientôt emporter.
Le village de haute montagne était isolé de la vallée depuis le début de l’automne. Depuis les premières chutes de neige. Aucune voiture ne pouvait s’aventurer sur les chemins tortueux, les habitants vivaient coupés du monde chaque année jusqu’au printemps. C’était une vie rude. Une vie de solitude.

Le Dr Calvet souffla sur ses doigts engourdis par le froid mordant de la chambre funéraire. Il se pencha au-dessus du corps, découvert quelques heures auparavant dans un petit chemin forestier, au nord du hameau. L’individu était vraisemblablement un homme d’âge mûr, méconnaissable, il avait la tête tranchée.
La coupure était franche, probablement réalisée à l’aide d’un instrument chirurgical. Elle avait laissé sur le haut du torse de fines brulures.
C’était le sixième corps découvert ainsi depuis le début du mois, et comme pour les autres victimes, les gendarmes n’avaient pas retrouvé la tête.
L’horrible nouvelle s’était répandue comme une trainée de poudre, instaurant un climat de peur et de suspicion. Chacun fermait sa porte à double tour, se protégeant de son voisin, de ses amis. C’était forcément l’un d’eux qui avait commis cet acte odieux ! Mais lequel ? ils se connaissaient tous depuis l’enfance. Aucun n’avait le profil d’un monstre décapitant ses semblables, les uns après les autres. Et pourtant !
Le légiste commença son autopsie, découpant les chaires, sortant les entrailles. Il ne supportait plus l'odeur de ces corps en putréfaction qu’il devait ouvrir juste pour savoir à quand remontait la mort. Quelle importance après tout ! cela ne les ramènerait pas à la vie.
Il pensa à sa fille, Mélanie, à leur discussion au coin du feu, avant de se coucher. En regardant les informations, elle avait eu une intuition. Une sensation qu’un lien infime et invisible reliait les victimes entre elles, mais sans pouvoir mettre le doigt dessus. Elle était convaincue qu’il y aurait un autre crime dans la nuit et les événements lui avaient donné raison.
Son idée était tellement farfelue, qu’elle l’avait vérifiée sur internet avant de lui en parler. D’après elle, les meurtres se produisaient à chaque fois que la température extérieure atteignait -15 °C.
Ce qui était plutôt rare depuis quelques années, mais qui était arrivé six fois ce mois-ci, et devait se produire à nouveau cette nuit.
Le docteur se cala dans l’épais fauteuil de cuir devant l’écran de son ordinateur, il rédigea son rapport.

A l’intérieur de son habitacle, Gork somnolait, lorsque la température extérieure atteignit -15°C, déclenchant l’ouverture du module de régulation. Il ouvrit les yeux, doucement, émergeant d’un profond sommeil peuplé de cauchemars. Il mit quelques instants pour se souvenir de l’endroit où il se trouvait, rassemblant ses pensées, confuses, emmêlées, jusqu’à ce que tout lui apparaisse de façon claire et limpide. Il devait suivre le plan, aujourd’hui, tout serait fini lorsqu’il aurait trouvé l’homme. Son cœur se mit à battre plus fort à cette pensée, amplifiant ses sens de chasseur.
La maison était isolée à la lisière de la forêt, Gork s’approcha furtivement, l’arme à la main, un sac de jute dans l’autre. La proie avait entendu le bruit de sa course dans la neige, elle regardait par la fenêtre, suant de peur. Dans un moment, elle sortirait, comme toutes les autres. C’est là qu’il agirait.

La nuit était tombée rapidement, recouvrant de son obscurité le hameau déserté. Le docteur Calvet pensa à Mélanie, c’était une jeune femme intelligente, vive mais à l’imagination un peu débordante. S’il suivait son raisonnement, il y aurait un nouveau meurtre cette nuit et cette pensée le fit frissonner de terreur.
Il se leva pour vérifier la porte. Les deux verrous étaient poussés mais les volets n’étaient pas fermés. Dans le jardin, un grincement attira son attention, c’était peut-être la balançoire, que le vent poussait doucement. Ou alors, cette ombre furtive qu’il croyait avoir aperçue, derrière le vieux chêne. Une chose informe qui se rapprochait rapidement, elle venait vers lui, vers sa maison, isolée au bout d’un chemin forestier. Et si le prochain c’était lui ?
Il enfila un épais manteau de laine et des chaussures doublées, puis sortit dans le jardin.
Gork était à l’affût. Il enclencha son laser et attendit que l’homme s’approche encore plus près jusqu’à sentir son odeur, musquée avec quelques notes poivrées. Il était impatient, encore quelques pas, il ne devait pas se précipiter pour ne pas échouer si près du but. Sa respiration déplaçait un léger voile de brume autour de ses lèvres fines, mais l’homme ne l’avait pas vu. Le coup fut brutal et précis, la tête roula sur la neige durcie pendant que le corps continuait à marcher avant de s’écrouler sur le seuil de la vielle bâtisse. Le vent froid s’engouffra à l’intérieur de la maison, prenant possession des lieux sans le moindre scrupule.
Gork s’empara de la tête dégoulinante de sang et l’enferma dans son sac de jute. Il avait terminé sa mission. Il allait pouvoir rentrer.
La pleine lune brillait dans le ciel étoilé et un froid intense se dégageait de la montagne. Il se sentait bien, euphorique.
La porte de son habitacle grinça sur ses gongs usés, dévoilant un intérieur spartiate, sans fioritures. Aucun feu dans la cheminée, mais un froid intense, régulé, qui lui permettait de préserver son fragile organisme de la chaleur.
La console centrale fonctionnait faiblement, mais pour combien de temps encore ?
Il posa la dernière tête, au milieu des six autres enclenchant une myriade de connections neuronales qui se mêlèrent au cerveau de la victime. Tout coïncidait parfaitement, il allait enfin pouvoir quitter cette horrible planète où il faisait si chaud.
Le vaisseau spatial décolla sans bruit, faisant craquer la glace, sous laquelle il était à moitié enfoui. Il s’éleva doucement dans le ciel hivernal avant de s’extirper de l’attraction terrestre pour disparaitre dans l’espace intersidéral.
Mélanie frissonna dans son sommeil, quelque chose venait de la réveiller. Elle posa un châle de laine sur ses épaules, un vent glacial sifflait dans la maison. Les volets n’étaient pas fermés et à travers le givre de la fenêtre, elle aperçut une étoile filante qui montait sous la voute stellaire. Elle ferma les yeux et fit un vœu.
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