L'étireur

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Soutirer une larme, provoquer un sourire, faire naître une émotion. Telle est ma devise  [+]

Un soir, sur le chemin du retour après une marche nocturne, histoire de me vider l'esprit pour une bonne nuit de sommeil, une silhouette m'arrêta. Très affable, l'homme, car s'en était un, se présenta. Mohamed ben Issa, étireur de son état. En chômage technique à cause du confinement, il me fit part de sa souffrance. L'humidité du Hammam lui manquait et ce climat extérieur trop sec l'éttoufait. Vingt ans qu'il vivait dans le brouillard, sept jours sur sept, quatorze heures par vingt quatre, il était devenu amphibie. Il tenait dans sa main une petite boule qu'il collait toutes les minutes à son nez. J'ai su par la suite qu'il était addict au savon noir.
Je le pris en pitié et l'invita à venir chez moi. Virus oblige, nous nous attablâmes à la petite table du jardin. Il était pressé de vider sa besace. Je l'interrompis juste pour aller chercher des tisanes de verveine. Il but une gorgée et continua son récit. Il avait hérité ce métier de feu son père. Bien que ce dernier était plus gratteur qu'étireur. À son époque, rare étaient les privelegiés possédant une douche à la maison et les gens se rendaient au bain maure plus pour enlever la crasse que pour autre chose. Il disait que ceux qui remplissent une baignoire et s'assoient dedant ne se lavent pas, ils prennent un bain marie. Il lui appris à être fier de son travail qui le faisait gagner son pain non pas à la sueur de son front mais à celle de tous ses pores.
Il me raconta que son voyage de noces, il l'avait effectué à la station thermale de Moulay Jacob pour ne pas être complètement dépaysé. Le jeune couple passait ses journées dans la baignoire d'eau brûlante et pleine de soufre. Le soir, les époux sortaient au souk, manger la 'drue', célèbre galette à base de semoule et d'huile d'olive.
Il me dit aussi, avec une lueur dans ses yeux creux, comment il était devenu célèbre dans le tout Marrakech et pourquoi les gens venaient le consulter de partout pour se faire décoincer les articulations. Un jour, on lui avait ramené une grosse légume complètement ankylosée. Il lui appliqua un massage spécial, fruit de ses années d'expérience. Venu, apathique comme une patate douce, le vieil homme ressorti, revigoré, aussi frais qu'un panaché d'avocat, de kiwi, d'oranges pressées et une tranche de citron vert couronnant le tout. Grâce à lui, l'adage qui affirme qu'on ne rentre pas dans un hammam comme on en sort trouve un nouveau sens, autre le fait qu'on y accède gratuitement et qu'on paye à la fin du bain.
Un hôtel cinq étoiles le recruta pour son centre de spa. Ben Issa s'y plaisait bien, malgré qu'il dû renoncer à ses cris qui accompagnent chacun de ses gestes. Comme un tennisman mais dans un autre registre,, il ettofe son coup d'un 'ppppsszzz' qui explose à la fin en un 'paaaww'. Je crois que psychologiquement, cela permet de déplacer l'attention du patient qui ne focalise plus sur la douleur. Mais dans une spa, cela ne passe pas et fait peur à la clientèle féminine. Le jour où sa femme su que la mixité prévalait dans ces centres, elle piqua une crise de jalousie telle qu'il présenta sa démission le lendemain à la première heure.
La gorge sèche, il vida sa tasse. Sa tête tournait et sa langue devenait de plus en plus lourde. La drogue dissoute dans le breuvage faisait son effet. S'il m'avait laissé en placer une, il aurait su que j'étais boucher de père en fils, que moi aussi j'adore mon travail, qu'égorger, dépecer, désosser, décapiter, sont autant d'actions qui me manquent terriblement. Que tous les chats du quartier y sont passés. J'attendis qu'il perde complètement connaissance et le tirai jusqu'à la cave. J'affutai mes grands couteaux et m'apprêtai à lancer mon cri de loup 'Waawowww'.
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