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L'étang

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Frantz

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De la fête, je ne percevais que les éclats de voix. La villa possédait de grandes fenêtres, la lumière tombait en rectangles distendus sur la terrasse. Malgré tout, le jardin demeurait une étendue d'obscurité. Appuyé contre la rambarde, je fixais ce mur insondable : le sol, le bandeau d'arbres et de buissons que j'avais aperçus au cours de la soirée, tout se confondait désormais avec le ciel de la nuit. Les étoiles étaient aveuglées, rares étaient celles que l'on distinguait. Le monde tout entier n'était plus qu'un territoire d'ombres. Dont il me semblait que même l'extrémité de ma cigarette ne perçait pas la noirceur. Cette obscurité n'était pas glaciale, plutôt enveloppante, tel un cocon protecteur et dissimulateur, une présence rassurante. Mais peut-être les coupes de champagne adoucissaient-elles l'atmosphère de ce soir d'automne, aidant mon esprit à s'égarer en folles observations sur la tendresse de ces ténèbres et leur bienveillance...

Des rires francs l'accompagnèrent quand elle vint sur la terrasse. Je l'avais remarquée plus tôt, peu après son arrivée. Un maintien très assuré, animé d'une certaine réserve, sobre et élégante, et un corps sculptural dans une robe fuseau particulièrement soignée. C'était cette grâce naturelle, brute et pure, mêlée à cette retenue énigmatique, qui m'avait immédiatement fasciné. Comme de toujours en pareil cas, je ne lui avais pas adressé un mot. J'étais par trop timide pour m'y oser. Mais je l'avais discrètement observée du coin de l'œil, faisant mine de me soucier des diverses conversations qui se déroulaient et auxquelles je ne prenais part que par intermittence. J'avais cette capacité à donner le change, à trouver la répartie adéquate au moment opportun, assez pour faire croire que je me préoccupais et suivais l'échange alors qu'en réalité, j'avais l'esprit ailleurs.
Malgré ma discrétion, il me semblait qu'elle avait remarqué mon jeu. Je n'en étais pas certain, mais quand même, il me semblait avoir surpris quelques regards à la dérobée, comme si à quelques secondes près nos yeux auraient pu se croiser alors même qu'ils faisaient tout pour s'éviter.
J'avais demandé, en feignant un intérêt superficiel, qui elle était. L'hôtesse m'avait répondu dans un italien dont je ne pus que saisir qu'on la surnommait par ici "la Bella donna".

Et la Bella donna était désormais sur la terrasse, dans le rectangle de lumière qui faisait irradier ses cheveux blancs d'un halo exquis. Cheveux dans lesquels elle passa les mains, le visage tourné vers le ciel. Elle riait, fit volte-face pour répondre aux interpellations flatteuses et enjôleuses de voix mâles à l'intérieur. Je ne compris pas ce qu'elle leur dit, mais elle ria de plus belle, eux aussi, puis elle se détourna à nouveau, faisant face à l'ombre avec fermeté.
Et tandis qu'elle s'engageait sur les trois marches qui reliaient la longue terrasse au jardin, son visage durci était désormais mêlé à l'obscurité, plongé dans le noir. Moi, je ne la quittais pas du regard. J'étais comme magnétisé par sa présence. Il me parut que, dans les ténèbres, un point de lumière avait brillé dans l'un de ses yeux. Comme si elle avait su que j'étais là, dans l'ombre de la maison, comme si elle avait su que je la regardais, comme si son regard avait trouvé le mien à travers les voiles d'obscurité. Et comme elle descendait les marches, presque à mon corps défendant, je lui emboitais le pas.
Je descendis les marches en automate, le corps droit, accomplissant chacun de mes pas posément, avec dans le cœur une sérénité subite et profonde. Il me semblait que je n'avais plus éprouvé un tel calme intérieur depuis ma plus tendre enfance. Je suivais du regard la silhouette de la Bella donna traversant les ombres et mon corps suivait le sien. Je distinguais dans l'obscurité ses cheveux, et sa nuque et ses bras. En tons laiteux, ils se détachaient d'une façon inouïe sur l'opacité des ombres qui constituaient le paysage. Je ne regardais que cela, mes bras écartaient machinalement les obstacles éventuels, nos pas avaient quitté le sentier et les crissements du gravier avaient cessé, à peine l'avais-je remarqué mais nous marchions désormais sur la pelouse et l'herbe humide étaient moelleuses sous mes pieds.

Nous progressions, et plus nous progressions et plus il me semblait qu'elle ralentissait. Oui, j'allais finir par la rattraper. Elle semblait peu à peu se tasser, se courber. Ses gestes avaient perdu de leur nonchalance et sa peau, de son éclat. Il me semblait même maintenant que c'était bien plutôt son crâne que j'apercevais et non des cheveux. Avais-je rêvé cette chevelure blanche éclatante à la lumière comme la neige sous les rayons du soleil ?
Elle disparut à ma vue, absorbée par un bosquet, et mon cœur se serra dans ma poitrine. Je me précipitais, haletant, j'écartais à mon tour les branchages et je repris mon souffle quand je la vis.

Nous étions arrivés près d'un étang. La surface en était si lisse et si sombre qu'on l'aurait aisément confondue avec l'obscurité alentour, seule le ton plus foncé et une sensation moite en laissait deviner la présence. La Bella donna se tenait au bord de l'étang mare d'encre. Je rougis en regardant ses mains se joindre dans son dos et trouver vraisemblablement la tirette de sa robe. J'étais assez près pour distinguer sur ses mains les tâches de vieillesse et les veines en saillir. Lentement la tirette descendit avec un bruit ténu. Son corps se dévoila tandis que la robe fourreau glissait au sol. La peau collait aux os, j'aperçus ses seins pendants balancer d'un côté puis de l'autre comme elle s'agitait, presque déstabilisée par ses mouvements. Avec lenteur et fragilité, elle enjamba le tas que formait désormais par terre sa tenue. Elle resta immobile. Je voyais sous sa peau les bosses de ses vertèbres, le creux osseux de ses reins et les fesses plates, quasi informes. Après ce bref répit, elle mit un pied dans l'eau. La surface de l'étang se troubla d'ondes qui perturbèrent le calme des ombres. Peu à peu, elle s'enfonça dedans. Je vis le corps ridé précautionneusement s'abîmer dans les flots. Je restais statique, jusqu'à ce que même le sommet du crâne, bel et bien chauve, ait disparu dans les ténèbres.

Alors, je retrouvais ma capacité de mouvement et tandis qu'une partie de moi voulait faire demi-tour et regagner à toutes jambes la société des hommes et le confort de la villa milanaise, je ne pus résister au désir qui brûlait en moi de m'approcher de l'eau. J'allais jusqu'à la berge et me penchais au-dessus. La surface de l'étang eut été un miroir impeccable si les ondes provoquées par l'immersion de la Bella donna ne finissaient d'en troubler l'étendue.
Enfin, les eaux redevinrent planes, et j'y aperçus mon reflet obscurci. Mais puis, j'aperçus soudain, juste à côté du mien, le visage édenté de la femme que j'avais suivi jusqu'ici. Oui, la femme, la Bella donna, là, juste derrière moi, juste derrière mon épaule, à quelques centimètres. Je perçus le son rauque de son souffle qui fit trembler les cheveux autour de mon oreille. Elle était vraiment là, née des ombres derrière moi. Un frisson me parcourut. Et voici que je voyais son reflet dans le miroir noir des eaux s'embellir, se raffermir, retrouver la beauté qui l'avait abandonné un instant auparavant. Entouré de sa chevelure blanche, son visage était redevenu celui que j'avais vu lors de son entrée à la villa, noble et beau. Mais je fus encore plus atterré lorsque je sentis que le mien se raidissait, s'affaissait, et que j'aperçus dans l'ombre que c'était désormais mon visage qui était couvert de rides, subitement défiguré par le triple de mon âge. Mon corps également je le sentis maigrir et ployer sous le poids du temps.
Je voulus crier mais deux mains fermes me saisirent la nuque et presque aussitôt ma face heurta avec fureur le miroir d'eau. Mon hurlement se perdit dans les ombres des profondeurs de l'étang.

Étang où l'on retrouva quelques jours plus tard le corps pourrissant et gorgé d'eau d'un vieillard inconnu.

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Polotol · il y a
Belle boucle de temps renaissant de beauté parasite. A+
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Frantz · il y a
merci!
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Reveuse · il y a
Comme quoi la beauté peut être trompeuse !C'est bien écrit et la fin est parfaite. Vous avez mes 5 votes et si le cœur vous en dit vous pouvez aller lire mon texte L'ombre de Baptiste en compétition aussi. Bonne chance
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Frantz · il y a
merci beaucoup Reveuse! Je le lirai :)
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Jean-claude Jayet · il y a
oui je vote avec plaisir pour votre texte jc JAYET MOLOCH la guerre civile Espagnole concours les Ombres
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Jfjs · il y a
Ton texte m'a fait penser à plein d'autres textes-légendes (cf commentaires des autres shortiens ci-dessous) et c'est comme une sorte d'hommage. Bien joué pour le sujet "les ombres" qu'on retrouve dans cet écrit !
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Frantz · il y a
merci! :)
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Jcjr · il y a
Narcisse englouti par le néant et la vieillesse au terme d'une histoire fantastique et démoniaque au gré d'une belle écriture. Oserez-vous venir vous perdre dans " le brouillard " ?...
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Chantal Sourire · il y a
La Vouivre ? J'aime et je vote !
Aimerez-vous ma fourchette d'or ou mon soleil nocturne ? Merci au cas où...

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Ginette Vijaya · il y a
Fantasmagorique ! Méphisto ? On connait l'élixir de jouvence mais celui de la vieillesse est inusité !! Le décor est sublime .
Une invitation à découvrir " la fontaine aux bulles" en lice également . Merci beaucoup.

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Sabrina Guerreiro · il y a
J'ai beaucoup aimé l'écriture et l'histoire !!! Je vote!!! Bravo
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Frantz · il y a
merci beaucoup! content que vous ayez aimé :)
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Stéphane Sogsine · il y a
Je me suis laissé porter par un scénario solide et servi par une belle écriture. J'ai aimé
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Frantz · il y a
merci ! ravi que le récit vous ait plu :)
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