3
min

L'essence de la vie

Image de Hervé

Hervé

14 lectures

3

Mais comment tu t’es débrouillé pour le rencontrer ? questionna Benjamin.
– Le hasard. Un collègue de promo avec qui il joue au golf lui a parlé de moi, et une semaine plus tard, j’avais rendez-vous.
– C’est dingue ça !
Ouais, j’arrive pas à y croire ! s’exclama Matthieu, hilare.
Les deux amis s’étaient retrouvés à la sortie du métro et marchaient dans la rue qui conduisait au centre d’affaire où ils travaillaient tous deux. Benjamin était dans le juridique, avocat d’affaires, tandis que Matthieu travaillait dans la pub. C’était un créateur de talent, même si jusqu’à présent, celui-ci n’était guère reconnu.
Comme d’habitude, la rue et les trottoirs étaient encombrés de voitures en stationnement. Matt et Ben devaient slalomer entre elles, souvent obligés de marcher sur la chaussée.
– Comme quoi les réseaux, il n’y a que ça qui marche, poursuivit Ben.
– Tu te rends compte ? La plus grosse agence de pub de France ! Responsable de la création, mon rêve !
– Léa doit être folle de joie ?
Le visage de Matthieu changea brusquement d’expression.
– Pas vraiment non. Le poste impose qu’on déménage à Paris. Ça avait déjà été dur pour elle de s’installer à Marseille après notre mariage, mais là... je te dis pas, c’est la fin du monde.
– A ce point ?
– Pire encore. Elle ne veut rien entendre. On n’arrête pas de se prendre la tête avec ça. Je ne sais plus quoi faire.
Soudain un crissement de pneus déchira l’air. La seconde suivante, Benjamin s’envola dans les airs et alla s’écraser dix mètres plus loin, contre le portail d’une maison. Le choc fût terrible. Sans prêter attention à la voiture qui venait de percuter Benjamin, Matthieu se précipita vers son ami.
– Appelez les pompiers ! hurla Matthieu aux passants qui accouraient.
Redoutant le pire, il se laissa tomber à côté de Benjamin et se pencha sur son visage.
– Ca va aller, ne bouge pas, dit-il machinalement.
Malgré la violence du choc, Ben était vivant et conscient. Un râle s’échappait d’entre ses lèvres. Matthieu prit délicatement la main de son ami dans la sienne.
– Accroche-toi mon vieux. Les pompiers arrivent.
– Je ne sens plus mes jambes, répondit dans un souffle le blessé.
– T’inquiète ! C’est le choc, ça va aller.
Il avait essayé de prendre un ton convaincant mais au fond de lui, il n’y croyait pas vraiment. Le corps de Benjamin ressemblait à un pantin désarticulé. L’angle que formaient le tronc et les jambes était atroce.
L’ambulance surgit à l’angle de la rue, toutes sirènes hurlantes. Sitôt arrêtée, deux pompiers se précipitèrent avec le matériel de premier secours. En quelques minutes, Benjamin fut couvert, ventilé et perfusé. L’installation dans la coque de maintien fut le moment le plus difficile. Benjamin ne manifestait aucune souffrance. Ce que cela présageait bouleversa Matthieu.
Avant que l’ambulance ne parte, Matt saisit le bras d’un des pompiers.
– Ses jambes ? interrogea-t-il d’une voix angoissée
– Difficile à dire. Mais il ne sent plus rien au-dessous de la ceinture, c’est pas bon signe.
Et sans plus de formalités, l’homme sauta dans l’ambulance.
Matthieu resta planté au bord du trottoir, les bras ballants, hébété. Il sentit qu’il glissait doucement dans l’inconscience, quand deux mains le saisirent fermement. La voix de la policière le ramena à la réalité.
– Asseyez-vous là monsieur, je reviens vous voir dans une minute. Ça va aller ?
Matthieu secoua machinalement la tête en guise d’affirmation.
La policière s’éloigna et rejoignit son collègue occupé à interroger le chauffeur de la voiture. Dans son désarroi, Matthieu ne les avait pas vu arriver.
Il n’arrivait pas à effacer de ses yeux l’image de Ben. Son corps tordu, meurtri. Qu’allait-il devenir ? Comment allait réagir son épouse si Ben restait paralysé ? Que deviendrait leur vie ?
Et si ça avait été moi que la voiture avait renversé ? La question le saisit et lui étreignit le cœur. Comment réagirait Léa ? Resterait-elle près de lui ? Quelle serait leur vie ? Sorties, voyages, enfants, famille...Tous leurs rêves, leurs projets s’écrouleraient. Il pensa à ce nouveau job qu’on lui proposait. Un poste en or, du genre qui ne se refuse pas. Après ce qu’il venait de se passer, cela lui parut moins important. Est-ce qu’il valait le sacrifice de son couple ? Qu’est-ce qui était le plus important dans la vie ? Il revit son ami allongé sur le sol. Son corps cassé. Sa vie détruite. En définitive, seul comptait l’essentiel. L’essence de la vie. La santé, l’amour. Quoi d’autre ?
Son téléphone vibra dans sa poche. Matthieu reconnut le numéro de son futur patron. Il resta ainsi un moment, regardant le numéro sans le voir. D’autres images se superposaient devant ses yeux. Sa femme, les enfants qu’ils auraient, Benjamin... Il posa le téléphone à côté de lui et s’adossa au mur, songeur.

Thèmes

Image de Très très courts
3

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Sylvie Franceus
Sylvie Franceus · il y a
Bravo pour ce petit texte à la si belle écriture et décrivant une amitié simple et pure et paf.... le drame, les questionnements, les âmes soudées et une paire de jambes qui se fige et les projets qui attendront et l'inquiétude et vos mots qui disent tout cela avec art et délicatesse.
De cela, je vous remercie.

·
Image de Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Une histoire magnifique qui m’a bouleversée. Cet accident a permis à Mathieu de revoir ses priorités et de se concentrer sur l’essentiel. Un exemple à méditer. Une pensée émue pour le pauvre Benjamin ! Merci pour cette belle histoire.
Une invitation à soutenir ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix. http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1 Merci.

·