Les Yeux-Reporters

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Bonjour à vous ! Merci pour vos visites et vos commentaires même négatifs, argumentés, non pas pour démolir, et ceci pour avancer dans l'écriture... J'aime aussi, en fonction de mes  [+]

Les yeux bougent chez celui qui veut écrire.
Mes yeux, des bourlingueurs au pied léger retenus trop longtemps dans leurs cavités osseuses.
Alors un jour, je les ai libérés, je les ai délogés.
Satisfaction intense de pouvoir leur rendre un peu de liberté, il ne me restait plus qu’à les lancer comme deux dés sur mon plancher.
Après une première roulade, Ils n’ont pas hésité, infatigables, d’un enthousiasme débordant, ils se sont subitement échappés par la fenêtre de ma chambre.
Mes yeux ont disparu un soir où je ne parvenais plus à écrire, me promettant qu’ils seraient de retour avant le lever du jour.

Ils ont alors traversé les murs, la nuit, le temps, ignorant le règne de l’argent, saccageant les distances, guidés par la nouveauté, la différence, la découverte, et naturellement ils en sont arrivés à se tenir à plat ventre sur quelques feuilles :

En stop, près de la porte d’Orléans, ils tombent sur un bolide pleins phares qui les emmène à Marseille. Pas très causant le chauffard, citron pressé, caisson fermé, plein de super, autoroute du Sud, vitesse, bretelle, plein de super.
Se ramassent sur le carreau de la Canebière après un virage dans la rue du Port ; virage tellement raide que le véhicule, roulant trop vite, se déleste d'un trait des deux mirettes par la fenêtre arrière.

S’embarquent clandestinement sur un cargo mixte, mixte pour conteneurs frigorifiques et passagers phobiques anti-aéronautique, destination Bornéo via l’Afrique.
Disparaissent des nuits entières sous la gîte d’un capitaine, et les jours durant, face au hublot, avalent d’une traite Voyage au bout de la nuit.

Un matin, ils osent s’aventurer dans le carré des officiers pour reprendre un peu de fraîcheur, destination : le bac à glace.
Les va-et-vient sur le pont du navire cessent toujours par temps calme.
Soudain, une porte s’ouvre, entrée des uniformes qui exercent autorité.
Pris au collet lors d’une promenade apéritive, piégés sur un chariot chargé d’alcool et d’amuse-gueules. Deux globes de cristal, deux petites perles translucides se font ramasser par une pince à glaçons ; identifiés par de beaux yeux bleus qui masquent la sévérité d’un visage responsable. Affichent quant à eux une expression calme et sereine en direction du capitaine.

Sont identifiés au large de Suez et débarqués à Port-Saïd.
À leur départ, ils s’en souviennent, transportés de main en main sur la passerelle, et pendant ce temps-là, de jeunes mousses font du vélo sur le pont.

Errent dans la rue Champollion, espèrent descendre sans faire de bruit, au gré du vent, la mer Rouge en voilier ; patientent jusqu’au sang pendant des mois océans, dans une atmosphère ouatée d'un café fixé face à la jetée.
Mes yeux se posent toujours à la même place, sur le même pouf, placé entre deux amphores, devant la même porte-fenêtre ouverte sur le même infini du large.
Finissent par faire partie du décor, deviennent les habitués au milieu de tant de clients désœuvrés.
Et c’est en engageant une énième partie de domino avec Ali et Nasser, qu’un Hollandais solitaire, un certain Hendrick Van der Zee, tout droit sorti de Pandora, accepte de les embarquer vers le Sud, et ceci, sans faire de bruit.
Pour les deux compagnons de jeux, signe visible de leur disparition après le passage du vaisseau fantôme : deux petits creux, deux petites orbites enfoncées dans ce fameux pouf en cuir.

Ils parviennent à passer sans heurt le détroit de Bab El-Mandeb en suivant scrupuleusement les conseils de Monfreid.
Vent soufflant sud-ouest, ils pénètrent sans mal dans le golfe d’Aden, mais la tempête est forte en Mer d’Arabie en cette saison de mousson, le capitaine est alors invité à chercher un abri. Il refuse, s’obstine, s’enferme dans sa cabine, fume, bois et ressasse sa rupture avec Pandora Reynolds, cette chanteuse américaine rencontrée en Espagne et qui l’a délaissé pour une cape rose et les bras dorés d’un matador.
Plus aucun pilote, une tempête si forte, un bateau qui va à sa perte, coulé !

Mes yeux réapparaissent sains et saufs sur une île-confetti de l’océan Indien, à l'abri, dans petite calanque où d’énormes blocs de granit sont échoués sur le sable.
Ils sont fatigués, ont besoin d'une pause et deux jours plus tard, à force d’immobilité et de contemplation le paysage leur est devenu vertigineux.
Les énormes rochers sont les vestiges d’une civilisation oubliée dont voici quelques fragments : un colosse d’éléphant couché sur l’eau, un échassier allongé sur son flanc, le tronc d’une statue gréco-romaine, le couvercle d’un sarcophage finement sculpté pour un Pharaon de la Haute-Egypte, et une tortue géante avec ses deux nageoires repliées sur le sable.
Deux hypothèses : une des plus incroyables fantaisies de la nature ou un site archéologique digne d’intérêt.
Et avant leur retour, apparition d’une tête de tigre, certes la luminosité est différente, un ciel bas qui permet de bien distinguer les détails : museau, crocs, bajoues, un œil sur la droite, une oreille sur la gauche.

Durant la nuit, mes yeux, docilement, rentrent directement vers Paris par la soute d’un Transall en uniforme kaki.

A mon réveil, je retrouve mes billes oculaires accolées contre mon encrier.
Moi, éveillé, excité, impatient de noircir des pages.
Eux, légers, enivrés, chargés, fatigués, sur le retour.
Moi, dans la demande, dans les questions, dans les détails, mais eux s’emballent et mélangent tout. Mes petits reporters sont priés de déplier le temps.

Mes yeux me sont revenus avec une valise pleine de clichés et à l’intérieur se trouvait un épineux qui ressemblait à une large plume.
Je l’ai donc utilisé pour écrire.
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