Les vitoulets

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Ecrire, c'est sortir ce qu'il y a de plus beau en soi... c'est l'âme qui s'exprime... notre sensibilité qui devient accessible. J'aime le classique, le néoclassique mais aussi l'écriture utilisant  [+]

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Le soleil hivernal déjà couché, la température extérieure baissait rapidement. Cinq degrés Celsius l’après-midi et environ moins dix pour la nuit. Ma foi ! C’étaient les chiffres communiqués par le service météorologique national, selon des critères stricts : à un mètre cinquante du sol, à l’abri du vent et du soleil. Si bien qu’avec le flux d’air polaire qui descendait sur le pays, la température sensible diminuerait de cinq degrés au minimum, soit un ressenti de moins quinze. Et comme la neige avait en partie fondu durant la journée, les routes seraient, pour de longues heures, complètement verglacées et impraticables. Il ne ferait pas bon se retrouver coincé dehors cette nuit. Il me tardait donc de rentrer au bercail où m’attendait un souper réconfortant. Roulons prudemment, me dis-je, l’important est d’arriver à bon port.
“ Température sensible “, l’expression me faisait sourire. Je supposais que cette information était rarement développée dans les médias de peur d’effrayer les plus frileux d’entre-nous.
Peu avant de m’engager sur l’axe secondaire menant à mon domicile, je passai devant un arrêt de bus. C’est là que je le vis. Un homme d’âge mûr, d’apparence anodine, vêtu d’un costume sombre et d’un imperméable gris, une valise et un cabas à roulettes à ses côtés. Il ne devait pas être du coin.
Je m’arrêtai à sa hauteur, baissai la vitre du véhicule et lui demandai ce qu’il faisait là à cette heure. Il me répondit qu’il attendait le bus afin de rejoindre Mons, ville située à environ trente kilomètres. Cela faisait plus d’une heure qu’il patientait et aucun véhicule des transports régionaux n’était passé, ni dans un sens ni dans l’autre.
Je l’informai que le pays avait été placé en alerte rouge par l’IRM, interdisant dès lors la circulation des bus. Cette situation perdurerait jusqu’au lendemain dix heures.
Je sentis l’inconnu désappointé. Sous la bise grandissante, il me demanda s’il y avait un hôtel à proximité. Je lui rétorquai que non. Il m’avoua alors ne lui rester qu’une solution : marcher de nuit jusqu’à sa destination où l’attendaient le lendemain plusieurs rendez-vous professionnels.
Lui ayant expliqué que la température nocturne serait glaciale et que les routes se transformeraient en véritables patinoires, je lui proposai le gîte et le couvert. J’avais en effet une chambre d’hôte. L’homme accepta. Nous nous présentâmes et échangeâmes quelques banalités durant le trajet.
A notre arrivée, Germaine, ma bonne à tout faire, nous accueillit. Le repas était prêt. Un doux fumet envahissait le hall d’entrée.

Le dîner terminé, je proposai à mon invité de s’installer au salon afin d’y prendre un digestif. Isidore Gontran était commerçant itinérant en mercerie. Il aurait pu répondre au sobriquet d’homme-sandwich tant les comédons et autres pustules garnissant son visage faisaient la publicité de sa profession. La cinquantaine bedonnante, il était doté de la culture générale et du sens de l’anecdote que procure le long temps passé par monts et par vaux à convaincre la ménagère d’acheter sa marchandise. Sa bonhomie naturelle inspirait la confiance. Venu de France, il avait sillonné ce lundi, jour de marché, notre bonne ville de La Louvière ainsi que ses faubourgs.
Mon visiteur s’était révélé de bonne compagnie. Le repas fut des plus plaisants. Cet ami du jour, excellent coup de fourchette, savoura allègrement les mets préparés par Germaine, ma “ vieille fille au pair “, qui, son service terminé, s’était retirée dans sa chambrette.
Ainsi, nous avions soupé d’un velouté de witloof, de vitoulets et en dessert, d’une pomme au four cassonade.
Quel cordon bleu, la Germaine ! Elle a une cervelle de moineau, piaille comme lui, mais il faut reconnaître son talent inné pour la chose culinaire, pensai-je.

Confortablement assis dans un fauteuil crapaud Monaco en velours anthracite, Isidore sirotait un verre de cognac “ Extra Old “ dont je lui avais vanté l’harmonie de l’assemblage. Pour ma part, je profitais d’un armagnac dont la couleur ambrée me rappelait celle des résines fossiles qui s’échouaient sur les bords de la Baltique.
La soirée se déroulait agréablement. Nous ne voyions pas le temps passer. Mon invité avait mille et une choses à raconter. Il y avait bien longtemps que je n’avais eu si bonne compagnie en cette demeure.
Alors que je resservais nos verres, Isidore souhaita en savoir plus sur les vitoulets.
- Eh bien, dis-je, il s’agit d’une vieille recette, présentée sous plusieurs variantes, du Hainaut jusqu’en Sambre et Meuse. Le vitoulet est une boulette de viande de calibre moyen à base de veau au départ, de pain, de lait, d’oeufs, d’échalotes et de persil. Il était servi avec une sauce brune ou nature. L’accompagnement de base était la pomme de terre au four. Certains préféraient manger leurs vitoulets froids. La viande était hachée trois fois ce qui en faisait un mets délicat au palais. C’était un plat dit de pauvres. Facile et rapide à préparer, peu onéreux et de toutes saisons. Cela fit la joie des foyers de nos cités ouvrières du XIXème siècle.
- Voulez-vous bien m’en confier la recette ?, me demanda mon invité.
- Bien entendu, répondis-je, enthousiasmé par son intérêt pour notre terroir. Vous savez, chaque localité, chaque cuisinière, en avait sa version. Ici, on y ajoutait de la viande de porc, ailleurs du cheval, là du thym ou de la noix de muscade. Ma famille n’a pas échappé à la tradition.
- Les vôtres sont exquises, insista-t-il.
- Vous savez, enchaînai-je, notre recette remonte à loin. Nous n’y avons rien changé, si ce n’est la viande qui a perdu en qualité.
Mon interlocuteur acquiesça.
Pendant qu’il marmonnait quelque argument sur la corrélation entre l’industrialisation et la malbouffe actuelle, je me levai et me dirigeai vers le secrétaire. J’en sortis un carnet à la couverture usée par le temps.
- Voici, révélai-je, le journal intime de Mémé Josiane, bisaïeule de mon arrière-grand-mère maternelle. Le recette originelle s’y trouve, ainsi qu’une anecdote ou plutôt une légende des plus étranges.
Mon nouvel ami, la curiosité éveillée, me pria de partager avec lui ce récit d’antan.
- Volontiers, dis-je. Vers les années 1840, la réputation d’une famille fut faite grâce à son savoir-faire. On venait de loin pour déguster ses vitoulets. L’engouement dépassait nos frontières. Ce goût inimitable et irrésistible résidait dans un ingrédient dont le secret fut malencontreusement révélé par une vieille folle de la tribu, ce qui causa la ruine et la fuite précipitée de ses membres.
Isidore but une grande gorgée de cognac.
- Ne me faites pas languir, Monsieur Jean. Quel est donc cet ingrédient ?
Je répondis après quelques secondes de silence, de quoi ménager le suspense.
- De la chair humaine, très cher !
Mon invité pâlit d’un coup et je vis un spasme soudain lui traverser le corps.
- En effet, continuai-je, le maître des lieux tenait auberge et servait pitance. Aussitôt qu’un pauvre hère sans attaches y logeait, il était trucidé, débité, congelé dans la glacière du sous-sol et sa viande était utilisée pour la confection des meilleures boulettes de la région.
Mémé Josiane travailla chez ce patron. Elle ne fut pas inquiétée par ce scandale et nous transmit la précieuse recette de génération en génération grâce à ce carnet.
Isidore semblait de marbre sur son siège d’un autre temps, comme s’il n’avait pas digéré le passé.
Mes lèvres se posèrent sur le buvant de mon verre. Cet armagnac était désormais à température idéale.
Je m’approchai de mon convive. Il avait terminé son second cognac. Il ne respirait plus. Le poison avait agi.
Dans un geste de respect, je fermai ses yeux restés ouverts et lui murmurai au creux de l’oreille : “ Votre voeu est exaucé, cher Isidore. Vous souhaitiez tant connaître la recette des vitoulets. Je vous offre maintenant l’opportunité de participer à leur préparation. Vous en voici devenu le principal ingrédient. “.
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François Duvernois · il y a
Bonne chance Olivier
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Olivier Descamps · il y a
Merci de m'avoir lu.
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Marie-Hélène Moreau · il y a
On a presque envie de goûter !!
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Olivier Descamps · il y a
Euh... l'adresse est au guide " Duchemin ", je pense, non ?
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Françoise Desvigne · il y a
Bravo pour ce texte ! Mes voix .
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Olivier Descamps · il y a
Merci, Françoise, pour votre lecture et votre enthousiasme.
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Doria Lescure · il y a
Le suspens est maintenu jusqu’à la dernière.....bouchée dans cette histoire de cannibalisme culinaire.
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Olivier Descamps · il y a
Merci de votre visite et de votre soutien. Ah... ces vieilles recettes de famille... l'époque était au mijoté ;)
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Jean-Luc Tessier · il y a
Mes 5 voix ! Brrrr-avo et bonne chance pour votre texte ! Et si vous avez le temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/casse-tete?all-comments=1&update_notif=1610791550#fos_comment_4659134
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Olivier Descamps · il y a
Merci, Jean-Luc, de votre lecture et de votre soutien. Je passerai sur votre page avec plaisir. A bientôt dans les commentaires.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Cuit à point .
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Olivier Descamps · il y a
Merci !
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Les Histoires de RAC · il y a
Un Delicatessen version Auberge rouge ! Argh ♫ Sauve qui peut ♪
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Olivier Descamps · il y a
Ah ça... Monsieur Jean est un hôte comme on n'en fait plus...
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Les Histoires de RAC · il y a
C'est pas faux ! A bientôt chez vous ou chez moi ♫ Et bonne année ♪
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Olivier Descamps · il y a
Merci. Belle Année également. Au plaisir de se lire.
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Marieve Carlota · il y a
Ah quelle chute on l'espérait presque depuis le début. Bon je regarderai à deux fois les prochaines boulettes de viande. Merci . Je vote
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Olivier Descamps · il y a
Merci de votre soutien. J'espère que la chute de cette histoire ne va pas m'attirer les foudres de l'industrie de la viande hachée ;)
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Marieve Carlota · il y a
Ah excellent 😀
Peut-être aimerez-vous mon texte ''les yeux glacés de la bête'' ?

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Nelson Monge · il y a
On se demande tout au long de la lecture ce que cette ambiance conviviale et sympathique cache : le dernier échange ne déçoit pas ! Bravo.
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Olivier Descamps · il y a
Merci ! Création et rédaction ont été des exercices très intéressants. C'était une première que de se plier à des contraintes. J'ai pris plaisir à découvrir un style différent aussi.
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Fid-Ho LAKHA · il y a
Excellent ! On comprend à la fin, pourquoi vous insistez tant sur la fameuse recette des vitoulets ! On en salive même ! Vous nous avez bien manipulés jusqu'à la chute finale ! A voté !
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Fid-Ho LAKHA · il y a
Je vous invite à visiter ICE Dream sur ce Court Noir et Froid : vous me direz s'il est aussi appétissant que vos vitoulets ! A bientôt de vous lire !