Les uns envers les autres

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Comme toujours lorsqu’il se sentait pleinement satisfait de lui-même, le Diable alluma un cigare. C’était, évidemment, un Cubain, résolument (et malhonnêtement) acquis aux États-Unis, produit, il va de soi, dans des conditions douteuses. Il y était enfin. Il s’en était assuré par deux fois, re-compté tout le monde, et même pour pousser sa chance il avait commis quelques méfaits grossiers — fait chuter : un souvenir de famille aux yeux de tous, une petite vieille devant sa boulangère, les cours de la bourse juste avant la clôture ; il avait mis des cornes à un nouveau-né, du latin dans la bouche d’un zébu ; il était même apparu, lui, sabots et tout, devant un criminel repentant, un savant frustré, une salle de joueuses de Bingo. Tout cela pour en être sûr — et non : plus personne ne croyait en lui.

Il tira une longue bouffée qu’il souffla par les narines et tapota ses cendres sur le tapis. Il pouvait à présent se divertir autant qu’il lui chantait sans plus jamais être contrarié, ralenti, contrecarré. Fini le souci des stakhanovistes du repentir ; finis les journaux religieux et leurs histoires de croque-mitaine : il était seul, libre, tranquille, heureux. Tout était parfait (à part peut-être des fourmis dans la main gauche) ; il avait déjà une nouvelle idée pour la prochaine mauvaise action qu’il ferait faire et riait de part lui de qui accuserait le chat, une flaque d’eau, la con-jec-ture... la génétique ! En souriant il releva sa manche (Prada) pour se malaxer le poignet.

Cela lui prit quelques instants pour prendre tout à fait conscience que quelque chose clochait. Puis il sursauta — quelle diablerie ? Pourtant non ? sa main gauche n’était bel et bien plus là ! Il avait bien senti un picotement, dans le bout de ses doigts, puis le long du dos de sa main... m’enfin, quand même, une main ça ne disparaît pas comme ça, pas la sienne en tout état de cause, soyons sérieux. La main même qu’il pensait prochainement tendre vers l’Homme à travers les nuages.

C’est alors que ça lui revint : Dieu, Dieu furieux, passant la porte de ce même fumoir, accusateur, exaspéré, son bras tonitruant brandi sans main au bout. Ç’avait été tentant à l’époque de lui laisser croire que oui, la disparition était de son fait ; mais à la réflexion il avait trouvé plus malin de faire signe de lui prendre son nez, puis de lui asséner une explication plus cruelle : à force que plus personne ne croie en lui, eh bien voilà : il n’existait plus.

D’avoir soudain une main manquante, d’autres que le Diable auraient bien sûr été pris de panique, mais le Diable ne panique pas. Si hier encore un prêtre moribond était pris de tremblements à sa vue — et alors sa main était bien là — tout ne pouvait que s’arranger. Il suffisait, dans quelque fin fond du monde, de trouver quelque âme pure pour croire en lui. Il réfléchit. Force était de reconnaître que cela ne se trouverait pas sous le sabot d’un cheval ; car somme toute les hommes se débrouillaient plutôt bien sans lui. Après tout, il n’avait pas réussi son coup tout seul, et l’affaire roulait pas mal. Mais allons, il fallait réfléchir. Il venait de perdre son très chic bracelet en crin de chèvre : il ne perdrait pas une minute de plus !

Alors il s’en alla de par le monde. Il parcourut des villes et il parcourut des campagnes. Il survola des steppes, des mers, ce qu’il restait de forêts. Il vit pour la millième fois ce monde, mais avec des yeux nouveaux. Il ne pouvait pas continuer comme ça, aller de lieu en lieu, faire le mal pour ainsi dire dans le vide, seul, pour rien, disparaître peu à peu. Faire le mal pour son seul regard c’était finalement sans consistance. Lui éternellement juvénile se sentit pourtant très vieux. Et il repensa aux siècles passés, la lutte trépidante, les coups bas (les chasses aux sorcières !), le bon vieux temps... il fallait s’y résoudre : il était comme un auditeur dont les conclusions sont rendues : sa tâche était accomplie, il n’avait plus qu’à s’effacer.

À moins — à moins d’un sabotage.

Personne n’en saurait rien.

Il savait se faire discret.

Alors il parcourut le monde en sens inverse. Il réconcilia des voisins fâchés autour d’une clôture qu’il avait lui-même déplacée. Persuada des citadins d’organiser le nettoyage d’un parc central. Il insinua dans l’esprit d’un magnat de la pharmaceutique les vertus du serment d’Hippocrate et dans l’esprit d’un blogueur de mode celles de la parcimonie. En sirotant sa fine il se dit qu’il était sacrément fier de lui. Il pensait aux siècles passés à déjouer les bienfaits pourtant si facilement portés par ses adversaires.

C’était d’ailleurs le moment. Il retourna casser la barrière, revisiter le jacquard, retirer des poubelles du parc, faire ce qu’il faisait de mieux, et il jubila. Sur son chemin fleurirent les « Diantre ! », les « que Diable », les « Diable m’emporte », les « diaboliquement tendance ! » connus et, après tout, chéris.

Il se gratta longuement le poignet droit avant d’allumer un cigare.
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Eddy Bonin · il y a
Très intéressant. J'ai lu cette nouvelle avec beaucoup de plaisir et vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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Chantane P. · il y a
très original et particulier
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JAC B · il y a
Diablement original!
Mon texte parle du droit des femmes, je vous invite sur ma page, à bientôt ?

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Fred Panassac · il y a
Un beau texte philosophique qui en fin de compte est bien dans le thème du concours. Belle écriture, mes voix.
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Utilisateur désactivé · il y a
Une histoire intéressante et un joli texte. Vous avez mes 3 voix, merci de découvrir mes textes