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Amelia Pacifico

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FINALISTE
Sélection Jury

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Pourquoi on a aimé ?

La légende des Tarantole, vous connaissiez ? Nous non plus, et pourtant... à lire ce texte, c’est comme si elle appartenait au folklore, au même ...

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Bringuebalé par les secousses du métro qui fonce à vive allure dans la pénombre des boyaux de la ville, j'essaie de rester concentré sur le contenu de mon livre, sans succès. Le regard ombrageux que la femme de l'autre côté de la rame pose sur moi me perturbe. Pire, il accapare mes pensées, comme une empreinte au fer rouge sur mon cerveau. Je prends quelques secondes pour la dévisager sans en avoir l'air, échouant lamentablement. Une silhouette d'amazone, la peau cuivrée, les yeux ébène, les cheveux auburn, les vêtements sombres... Ce serait une étrange coïncidence qu'elle soit l'émissaire de l'homme qui veut me faire plier. Elle doit avoir dans les trente, quarante ans. Si elle appartient à la communauté à laquelle je songe, c'est certainement une observatrice. Je savais que mon tour viendrait et même si j'ai été prévenu, la situation est stressante.

Je ne pouvais plus vivre avec cette menace opaque qui plane. Impossible de dormir, de m'occuper des enfants, de travailler, de faire l'amour, de manger, tout me ramène sans cesse à lui et à ce qu'il peut faire. Je suis devenu un zombie. L'erreur que j'ai commise a laissé des stigmates. Peut-être devrais-je en payer le prix, mais celui qu'il me demande est au-delà de toutes mes économies. Il me suit à la trace depuis des semaines, attendant que je verse mon tribut, patientant de me voir assumer. Je tiens trop à la vie pour que la mienne s'éteigne sous ses doigts. Après une recherche sur internet et les réseaux sociaux, j'ai fini par trouver une lueur d'espoir, un moyen rapide et propre d'éradiquer mon problème. Je ne me salis pas les mains et je continue mon chemin. Je connais depuis tout petit le conte obscur qui relate leur histoire. Comme tout le monde, je croyais à une légende urbaine, mais les Tarantole existent. D'après ce que je sais, leur pouvoir aussi. Je compte dessus en tout cas.

On dit qu'il y a des dizaines d'années, la communauté était nomade. Originaire du sud de l'Italie, elle aurait été chassée par la population locale pour sorcellerie, puis aurait traversé de nombreux pays. Ce serait dans une contrée de l'Est que leurs ennuis auraient véritablement commencé. D'autres itinérants installés dans la cité convoitée par ceux qui ne s'appelaient pas encore les Tarantole, œuvraient pour obtenir les faveurs de leurs voisins sédentaires. Ils apprécièrent modérément l'arrivée de nouveaux. Au cœur d'une lutte acharnée, les deux peuples auraient eu recours aux forces occultes afin de mettre un terme au conflit qui décimait les leurs. Une des entités invoquées aurait donné la victoire aux intégrés, infligeant au passage une malédiction éternelle aux perdants qui prirent la fuite. Selon la fable, les hommes de la communauté à la ténébreuse réputation ne pourraient plus enfanter. Plus aucune graine viable ne sortirait de leur appendice reproducteur, programmation inexorable de l'extinction de leur groupe.

Il est aussi rapporté que lorsque les nomades eurent vérifié la réalité de l'imprécation, une stratégie de survie aurait aussitôt été élaborée, en attendant la mise à mort de l'ultime membre de l'ethnie responsable de leur malheur qui les libérerait définitivement de l'emprise maléfique. On sait que la communauté s'est installée chez nous il y a plus de cent ans. Depuis, elle propose de mystérieux marchés dont les termes restent toujours obscurs pour ceux qui ne se frottent pas à eux. J'admets n'y avoir jamais cru, de mon enfance où le croque-mitaine Tarantole était évoqué, à l'âge adulte qui amène son lot de blagues lubriques sur la manière d'employer son pénis. Il est en effet colporté qu'en parallèle de la traque entreprise par les mâles du groupe en vue de retrouver jusqu'au dernier ennemi, les femmes ont de leur côté organisé la pérennité de leur espèce grâce à l'alliance de la magie et du fluide d'hommes en mesure de procréer. On les appelle les ombres des Tarantole ou canons à semence dans le folklore citadin.

— Pardon, Monsieur.

Je sursaute, sorti de mes pensées par un anonyme qui souhaite s'extirper du carré de places assises. Je pivote sur mon siège pour le laisser passer, et accroche le regard du spectre qui me scrute toujours. Discrétion. Je détourne les yeux pour me replonger dans mon bouquin en réajustant ma position.

Suis-je prêt à devenir une de leurs ombres ? Père de deux jolies petites filles, je suis pris à la gorge par une dette dont je ne peux m'acquitter et qui va me coûter la vie si je ne fais rien. Ma décision est actée. Je vivrai avec la mort de quelqu'un sur la conscience, mais je vivrai.

Je n'en menais pas large, le mois dernier, lorsque j'ai stationné en face de leur propriété à la tombée de la nuit. Avec patience et astuce, les Tarantole – nom sous lequel ils s'étaient présentés autrefois qui veut dire tarentules en italien – ont réussi à acheter leurs terres pour y bâtir les maisons de leur clan. Le portail s'est ouvert quand j'ai sonné, puis j'ai remonté une allée de graviers blancs bordée d'arbres. A l'arrivée, j'ai été accueilli par une charmante jeune femme au teint ensoleillé et au regard pénétrant. Elle m'a introduit dans une grande pièce meublée de manière moderne, sans même me questionner sur la raison de ma visite. Tout se sait, ils devinent ce qu'on ne le leur dit pas, m'avait-on précisé avant que je me décide.

Je n'ai vu personne d'autre en chair et en os ce jour-là. Un ordinateur posé sur une table basse a lancé une vidéo de la matriarche des Tarantole, profil type de la gent féminine de l'ethnie, tout en rouille et noir, des cheveux aux habits. L'avertissement était très clair dès le début du laïus : pas de prise de notes ou d'images, rien que ma mémoire. J'ai écouté le lugubre vécu du groupe, qui diffère à peine de ce qui est dit dans les bars de poivrots ou dans l'obscurité d'une chambre d'enfant. J'ai entendu les mises en garde, le déroulement, la discrétion, le lien invisible, le silence. Le quitte ou double, ce que je n'avais pas appréhendé. Une nouvelle fenêtre à l'écran m'a invité à enregistrer mes doléances. Je n'étais pas préparé à ça, alors j'ai bafouillé ma demande comme un jeune premier formulerait sa première réplique. D'un haut-parleur indécelable, une voix m'a intimé de donner mon accord pour la contrepartie de ma requête, ce que je me suis empressé de faire.

Si je me fie à mon instinct, je suis dans la période d'observation préliminaire annoncée lors de mon entretien. Mon cas les intéresse. J'ai une chance sur deux : réussir l'examen de fiabilité ou mourir des mains des unes ou de l'autre. J'ai confiance. Bientôt, je serai débarrassé de l'homme qui me pourrit la vie. Bientôt, je donnerai mon sperme pour engendrer un être d'un genre qui n'est pas le mien. Une fille, dont le sang sera presque aussi pur que celui des anciennes qui l'affirment, garantissant ainsi la continuité des lignées. Une incantation diffusée en boucle lors de l'accouplement assurerait la dominance des gènes du clan. Toutes leurs tentatives en laboratoire pour éviter de souiller les femmes en âge d'enfanter ayant échoué, la bonne vieille méthode semble incontournable.

Je ris, tout à ma puérilité déplacée qui me permet de décompresser, quand un timbre nasillard m'informe que je suis arrivé à ma station. Je range mon livre et me dirige vers les portes de la rame. Celle qui m'examine depuis le début du trajet se poste à côté de moi, sans un mot. Je n'ose pas la regarder. Nous sortons par la force de la masse qui descend à cette correspondance fréquentée. Sur l'escalier mécanique, je tente un repérage discret, puis frénétique. Personne. Préoccupé, je parcours les quelques mètres qui me séparent de l'immeuble de la banque qui m'emploie et glisse la main dans ma poche pour récupérer mon badge d'entrée.

— Vous avez perdu quelque chose.

Un papier que je n'aurais pas remarqué si cette passante ne l'avait pas vu est à mes pieds. Je plie les genoux pour ménager mon dos et reste bloqué ainsi, découvrant les mots sur le carton ramassé : Bienvenue parmi les ombres.

PRIX

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Jeanne en B · il y a
Une bonne lecture, merci !
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Amelia Pacifico · il y a
Merci beaucoup :)
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Felix Culpa · il y a
Je ne connaissais pas cette légende. Tous les jours je découvre de nouvelles choses, tous les jours j'apprends. Merci
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Amelia Pacifico · il y a
Ils sont tout droit sortis de mon imagination pour cette nouvelle, mais il y a de grandes chances qu'ils reprennent du service dans un récit plus long ! Merci de votre lecture.
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Urlacher Patrice · il y a
me fait penser un peu au polar 'sans nom'.
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Amelia Pacifico · il y a
Je ne connais pas. Tu recommandes ?
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Amelia Pacifico · il y a
Un grand merci à toutes les personnes qui sont venues lire mon texte et au site qui nous offre un espace d'expression libre <3 cette recommandation de l'équipe éditoriale me touche beaucoup, comme une reconnaissance :-)
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Thara · il y a
Bravo pour cette recommandation amplement méritée...
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Amelia Pacifico · il y a
Merci infiniment Thara !
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JACB · il y a
Bravo pour ce petit macaron Amélia!
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Amelia Pacifico · il y a
Merci et félicitations pour cette écrasante victoire !
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JACB · il y a
Merci infiniment Amélia.
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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour cette recommandation du jury, Amelia !
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Amelia Pacifico · il y a
Oh, merci beaucoup Keith !!!
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Thierry Zaman · il y a
Plus aucune graine viable ne sortirait de leur appendice reproducteur,'' 😊
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Amelia Pacifico · il y a
Imagination, quand tu nous tiens...
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Alice Merveille · il y a
Je découvre... et je vote... bonne chance en finale Amelia !
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Amelia Pacifico · il y a
Merci Alice ! :-)
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Ginette Vijaya · il y a
Bonne chance et bonne finale , Amélia
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Amelia Pacifico · il y a
Merci beaucoup Ginette !
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