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Les synthétiques

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P. Ka

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« Au début, nous n’opérions que de simples modifications du génome. Sous couvert d’éradiquer certaines maladies congénitales, nous coupions et recollions au hasard des pans entiers de notre ADN. L’éthique nous laissait volontiers faire car nous étions porteur de progrès. Car NOUS étions l’éthique. Pas d’eugénisme à proprement parlé, nous ne faisions que corriger certains défauts de notre patrimoine. Une propension à l’asthme ou au cholestérol, un risque de cancer du sein ou de la prostate, quelques entorses aux prescriptions de la nature effaçaient les risques les plus infimes.
 Peu à peu, la frontière entre la nécessité et le confort s’estompa. Au nom du principe de précaution, parce que les assurances et les patients nous le demandaient, parce que nous leur offrions le choix sur un plateau d’argent. Penser qu’un bec de lièvre, un zozotement ou un menton trop prononcé peuvent avoir des répercussions psychologiques profondes, alors pourquoi ne pas les éradiquer une bonne fois pour toute, pourquoi ne pas en profiter pour retarder les calvities précoces et augmenter notre tonicité musculaire. Il ne s’agissait pas de sélection à proprement parlé, mais plutôt de corrections ou d’optimisations, nos décisions étaient portées par le sentiment de bien faire, car au fond, nous rêvions de nous voir grands et purs, de dépasser notre condition. Pour cela, agir sur nos facultés ne suffisaient pas. Les hommes, bien que plus forts et plus intelligents à chacune de nos avancées, n’en finissaient pas de se détruire. Le pouvoir, l’argent, la terre... Il est une nature que nous avions du mal à combattre. Les crimes continuaient de prospérer dans les grandes cités. La misère s’agrégeait dans des camps de fortunes bâtis par les sans-emploi, les sans-patrie, tous les exclus de notre progrès. Il nous fallait guérir l’humanité d’un mal bien plus profond.
 Du strict point de vue de la génétique, le vice n’est qu’une prédisposition parmi d’autres, une maladie, pareille à une trop faible concentration de globules blancs dans le sang ou des difficultés respiratoires chroniques. Le remède devait donc être appliqué à la racine du mal. Au fil des années, la science détermina quelles séquences de notre ADN nous rendaient prétentieux, violent ou jaloux. Elle permit de comprendre les subtils cocktails du génome et de corriger chaque défaut de notre personnalité. Elle fit de nous des êtres meilleurs, fondamentalement meilleurs, car cette amélioration reprogrammait le cœur même de notre patrimoine génétique. Nous devînmes grâce à elle des êtres plus moraux, plus doux et plus sains. Pour le bien de l’humanité toute entière.
 Après de longues années de recherche, nos laboratoires furent enfin capables de synthétiser le génome humain dans son ensemble, de créer le schéma complet d’un être et de le bâtir entièrement grâce aux tous derniers procédés d’impression biologique. Sans que le moindre morceau d’homme ou de femme ne soit requis pour cette opération. Des milliards de milliards de codes possibles, sans compter toutes les nuances de l’épigénétique. Nous avions tout ceci sous notre contrôle. Nous étions les peintres du vivant. À jamais immortels.
 Synthetic Human Replicas (S.H.R.) est le terme officiel pour les désigner, mais on les connaît davantage sous le nom vernaculaire de synthétiques. Leur production de masse fut avant tout destinée à remplir les tâches laborieuses dont nous ne voulions plus. Ils devaient nous épargner la pénibilité d’une vie de labeur et produire les richesses dont nous souhaitions jouir. Métiers physiques et dangereux. Travail à la chaîne. Sexe. Tout leur était dévolu. La production suivait trois règles fondamentales auxquelles nous n’avons jamais dérogé :
- Stérilité
- Docilité
- Endurance
 Nous ne cherchions pas à faire des philosophes. Les synthétiques avaient pour mission de nous servir, le mieux et le plus longtemps possible, rien de plus. De remplacer les chômeurs, les travailleurs de nuit, les infirmiers, les militaires, les éboueurs, les assistantes sociales, les fossoyeurs, les enseignants, pendant que nous, les derniers produits de la fécondation, nous consacrions à la culture, au divertissement et à la consommation de masse.
 Alors que nous étions depuis longtemps devenus minoritaires, un terrible virus se propagea parmi les synthétiques, pas une maladie à proprement parlé, nous avions tout l’arsenal pour luter contre n’importe quelle dégénérescence d’origine biologique. Non. Une idée. Une simple idée. Toujours étouffée, toujours éteinte avant qu’elle ne se répande, une idée en sommeil, couvant dans ces esprits soumis sans jamais mourir complètement. L’idée que toute création qu’ils fussent, NOTRE création, ils pouvaient être libres comme nous l’étions. Être nos égaux sinon davantage. Et l’idée a fait naître ce que nous avions pourtant chassé de leur nature génétique, ce que nous avons cru banni à jamais de notre monde. Elle a fait naître la colère. »
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Miraje · il y a
Les risques du ... progrès (?).
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Patricia Burny-Deleau · il y a
"Debout les damnés de la terre...." même créés !
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Eddy Riffard · il y a
Le syndrome Terminator qui ressurgit en quelque sorte.
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P. Ka · il y a
Oui un genre de Terminator entre humanité augmenté, eugénisme commerciale et exploitation du vivant.
Merci pour votre commentaire mais je ne sais pas trop si je vais laisser ce texte hors concours. Moi, j'aimais bien son petit côté politique, mais bon... C'est comme ça !

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