Les stalagmites tombantes

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Une formation littéraire pour l'amour des mots et de la lecture. Un fourmillement et une excitation lorsque je les trouve sur le clavier. Une ébullition dans mon crâne toujours sur le feu. J'écris  [+]

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Ne coupe pas l'arbre qui te donne de l'ombre.
Proverbe arabe

Le soleil pile au zénith. C'est l'heure ! Dans la crudité de cette clarté, on distingue à peine les colonnes de poussière qui s'élèvent. Elles forment bientôt des sortes de mini tornades. L'espace, jusqu'à cette heure totalement désert, se peuple magiquement de tresses montantes, des stalagmites à ciel ouvert. Leurs formes deviennent mieux définies. Elles sont de tailles et de grosseurs diverses. D'un tronc central s'échappent des colonnes plus fines, articulées et galbées pour certaines. On dirait que "L'homme qui marche" de Giacometti s'est dupliqué à l'infini. C'est un grouillement incessant. Les colonnes s'entrecroisent, se bousculent et à peu à peu s'ordonnent pour se mettre effectivement en marche. Il semble qu'une rumeur, un tumulte, naisse autour de ce bouillonnement. Un orifice dans le haut de chaque colonne s'ouvre et se ferme sporadiquement. On dirait d'immenses anguilles qui chercheraient à capter de l'air.
Mais, ne soyons pas stupide ! Il n'y a pas d'air dans cet endroit privé de toute vie. Enfin, s'il y en a eu, il n'existe plus.
Les stalagmites, statues animées, s'ordonnent maintenant. Une longue file couvre toute l'étendue stérile, devenue pour un temps, un champ de tiges portées par un courant puissant, irrépressible. Elles se dirigent au même endroit, à la même cadence. Leurs bouches vides s'arrondissent pour tenter d'exprimer les mêmes sons, inaudibles. Leurs cordes vocales n'existent plus.
Est-il temps encore pour dire l'indicible, pour regretter ce qui a été et n'a pas été ?
Ces colonnes de poussière ont-elles encore la mémoire des événements qui sont succédé. Rapidement, les cataclysmes se sont abattus. Plus virulents et dévastateurs à chaque fois. L'air, déjà chargé de particules de toutes sortes, est lentement devenu irrespirable. La nourriture s'est imprégnée de tous les polluants. Il est devenu impossible de s'alimenter correctement. Les animaux qui avaient déjà largement disparu, ont continué leur d'extinction sur un rythme de plus en plus rapide. Malgré tous les signes évidents de la dévastation qui s'annonçait, ils ont poursuivi leur route. Œillères pour masquer la misère, les déplacements des personnes ne pouvant plus rester dans leurs pays trop chauds, trop inhospitaliers. Les mers se sont chargées d'esquifs précaires pour embarquer les fuyards. Leurs surfaces se sont constellées d'ombres ballotées par les courants. Les routes se sont alourdies de véhicules étranges, portant femmes, hommes et enfants dans le même dénuement.
Lorsqu'il n'y a plus eu que des fuyards, il a bien fallu se refugier, qui dans des grottes, encore fraîches, qui dans des abris creusés depuis des années, spécialement équipés et aménagés. Les mines des réfugiés étaient terreuses, les yeux incrédules, la peur partout. On essayait de se protéger, mais les rixes étaient fréquentes, très souvent violentes. Ce qui restait de vivants était en train de s’entretuer.
Ce qui devait arriver arriva. C'est ce qu'essaient de livrer les voix qui se taisent. Elles tentent de murmurer des échos, des histoires, des cris, des pleurs, mais rien ! Il n'y a plus rien pour répercuter les sons de leurs voix. Ce sont des orifices béants et inutiles. Alors les ombres avancent, en cadence. Le soleil décline un peu. Les stalagmites commencent à s'étioler. Leur ronde s'alentit. Les formes se décomposent. Ce ne sont plus bientôt que des poussières qui reposent.
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Alain Lonzela · il y a
Ca fait froid dans le dos...
Espèrons que ce soit une fiction...

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coquelicot Coquelicot · il y a
terrifiant ce monde qui pourrait survenir, si l'on n'y prend garde. ,merci de le rappeler. Mon vote
Tenté par mon monde d'ombre
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lemancipation-des-ombres-1

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Virgo34 · il y a
Un peu angoissant...
Avez-vous visité ma forêt d'Emeraude ? Je vous y invite.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres

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Vallerie · il y a
atroce, terriblement funeste, une vision cauchemardesque... un cri d'alerte?
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Christian42 · il y a
De la lumière à la caverne éternelle, destin funeste ! Superbe
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Raphaël Huet · il y a
Texte original et sombre. Bien.
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Joëlle Brethes · il y a
Belle écriture pour récit sombre qui, je l'espère n'est pas prophétique… :(
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour l'originalité de cette œuvre fantastique !
Mes voix ! Une invitation à venir découvrir “Sombraville” qui est
également en lice pour le Prix Imaginarius 2018. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Christopher Olivier · il y a
La déchéance de l'humanité est proche
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Liam Azerio · il y a
Une belle ambiance dans ce texte sombre et bien écrit :)