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Les souliers du Voyageur

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Benoit Maheux

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1

Un Voyageur fatigué marche dans une ville en ruine. Pas à pas, avec des souliers usés, troués, il avance. Ne voit rien, n’y a pas d’horizon, seulement un brouillard de poussière d’avant. Des gravats le font trébucher. Sac à l’épaule, manteau de cuir élimé, rapiécé, une barbe noir charbon sur le visage cerné, il s’arrête. Se retourne. Regarde au loin. Rien. Des immeubles à moitié effondrés, défoncés, une longue rue percée. Crie à la brume infiltrée partout :
– Il y a quelqu’un ?
Attends un peu. Le vent crée des fantômes. Crie encore :
– Eh ! Il y a quelqu’un !
Continue à marcher. Le ciel jaune s’abreuve de sa vitalité. Le soleil impossible ne l’observe pas. Le Voyageur titube, fléchi. S’effondre. Englobé par tous les nuages du monde.

2

Assis par terre, dans le décor en ruine, il délace et enlève ses souliers. Ses pieds déformés et bruns, repoussant de crasse et d’abcès, saignent. Entre ses mains décharnées, il les soulève de terre pour les masser. Il a mal, larmes aux yeux, coulisses sur les joues
Puis, un ombre sur le mur. Instinctif, le Voyageur se cache derrière des détritus, une portière rouillée, une caisse, un pneu et autres plâtras empilés, laissant ses souliers brisés en pleine rue.
L’ombre, grande, envahissante, glisse dans la venelle devant lui. Un bruit persistant, tel un métronome, rythme le flottement. L’ombre l’agrippera c’est certain, les yeux du voyageur le présagent avec crainte. Mais l’ombre se dévoile dans la brume effilochée ; c’est une Vieille courbée, sale, défigurée. Une perturbatrice de l’ordre anéanti, emmitouflée de couches de vêtements, portant breloques, bracelets et amulettes. Elle se mû tout en voilage coloré dans la rue avec une canne tordue. Ses yeux opalins remarquent les souliers déchirés du Voyageur. Abandonnés. Elle s’arrête. Attends. Prise l’air autour d’elle. Se tourne vers la cachette sans voir. D’une voix sourde et pénétrante :
– Je sais que t’es là. Je sais que t’es pas loin. Aie pas peur. Je peux rien te faire, moi.
Le Voyageur se découvre, tranquillement, soucieux, sans mot dire, scrutant la Vieille.
– T’es un Voyageur hein ? T’es pas d’ici. Ça se sait de suite.
Déchargé de l’ombre, le Voyageur s’avance vers la Vieille.
– Il n’y a plus personne.
– Non. Je suis presque la seule à vivre ici. Tout le monde s’est sauvé lors de la dévastation...
– Je venais chercher ma cousine. L’emmener au Lac. Là, nous aurions pu être bien.
– Le Lac. Il est pas à côté, tu sais ?
– Oui, je dois continuer.
La Vieille hoche la tête. Le Voyageur se penche pour ramasser ses souliers, ses doigts dans les trous.
– Je dois continuer. Vous en avez d’autres, des souliers ? On pourrait faire un échange ?
– Non. T’as vu mes pieds ?
Accroupi, le Voyageur remarque une longue traîne de robe et de rubans qui recouvre les pieds improbables de la Vieille. Soudainement, un bruit terrible, crispant et caverneux se fait entendre, entre le gueulement et l’aboiement, la symphonie des trolls et l’écho de la création du monde.
– Viens avec moi, les dragons sont pas loin, il faut se cacher...

3

Ils se retrouvent dans un endroit humide, chaud et noir. Une cave, le repère de la Vieille. Des objets partout, entassés, empilés, accumulés au fil des sorties de la Vieille ; un musée de l’Ancien Monde thésaurisé en variété. De quelques gestes furtifs et posés, elle lui donne une gamelle cabossée remplie de bouilli. Il regarde la gibelotte, la hume, la mange avec appétit. Puis, le même cri, le même boucan, le même raffut organique s’élève dans l’ambiance feutrée et fait même trembler la charpente du caveau. Il regarde la Vieille.
– Mais c’est quoi ?
Elle hausse des épaules.
– Ils sont là depuis le début de la désolation. Ils sont sortis de la terre, à travers fumerolles et mofettes. On peut rien faire pour les faire fuir.
– Mais je veux me rendre au Lac.
– Je comprends.
Ils mangent. Le Voyageur savoure.
– As-tu des chaussures dans ton bazar ? Ou connais-tu un cordonnier ?
Elle le regarde de ses yeux pâles.
– Non. Il y a plus personne par ici. Mais y a peut-être une solution. Si tu oses braver ces dragons...
– Je suis prêt à tout ! Ma cousine m’a écrit avant le début des batailles pour me dire que si elle n’est pas là lorsque j’arriverai en ville, c’est qu’elle sera déjà au Lac. Elle doit y être. Je dois y aller.
La Vieille hausse les épaules.
– D’accord. Alors, tu poses pas de questions, et tu fais ce que je dis...

4

La Vieille, d’une voix d’outre-tombe, suit le parcours du Voyageur : « Tu prends cette gamelle. C’est plein de bouilli. Tu prends tes souliers et tu vas au carrefour que tu as déjà vu, pas loin d’où l’on s’est deviné. Il faut pas renverser la moindre goutte de bouilli. Tu verras, il y a une roche plate. Tu laisses la gamelle et les souliers sur la roche.»
Tenant la gamelle au bout de ses bras, le Voyageur entreprend sa quête, ses souliers aux pieds. Des amas de débris, tels des gamins ricanants, le font trébucher. Mais il ne renverse aucune goutte de la chère. Au carrefour, il se dirige vers la roche plate sous un soleil mort. Y dépose la pitance, s’assoit, délace puis ôte ses souliers racornis. Les dispose bien en vue à côté de la gamelle.
« Tu reviens ici rapidement. Surtout, tu te fais pas prendre par ça ! »
Le cri du dragon éclot dans la voûte, le Voyageur le sent vibrer du plus profond de ses os. Il est nu-pieds ensanglanté. Dans le ciel jaunâtre, un monde s’envole, une silhouette perdue file dans les nuages, revient vers la Ville crevassée.
Le Voyageur n’a jamais rien vu de tel, malgré les milles parcourus ; les ailes noires touchent ses fovéas, s’incrustent pour toujours en lui. En se mettant à courir comme le damné qu’il pourrait être s’il ne fuit, une kyrielle d’images et de sensations défilent : « Au commencement était le complot. Le complot était un œuf. L’œuf avait des racines. De l’œuf est sorti le serpent. Le serpent a picossé pour se substanter dans ce Nouveau Monde cruel d’avance. Après les célébrations, le serpent a craché la poule. Criarde, les ailes raidies, les yeux exorbités, la poule a pondu des arbres... » La question n’est donc pas de savoir qui de la poule ou de l’œuf ou du serpent, mais plutôt : qui a fomenté le complot ?
Le Voyageur, maintenant immobile, mains et dos au mur, tête en l’air, creusant le ciel confus, se pose la question, tête dans les épaules, alors que le dragon invisible devient affabulation, brouillage des choses, suspension consentie. L’aucune prise sur le réel. « Conneries tout ça ! Retourner chez la Vieille. Retrouver la cousine au Lac ! » Dans un sprint final pour éviter le feu, le souffre, l’inconscience et la rumeur de ce que la légende pourrait être, le Voyageur aux pieds blessés se propulse jusqu’au repère de la Vieille.
« Ensuite, tu dors. Demain matin sera un nouveau départ pour toi... »

5

Lendemain matin, soleil brûlant. La Vieille et le Voyageur sortent de leur refuge. Ils marchent. Le Voyageur va nu-pied. Ils arrivent au carrefour et à la roche. Il y a des souliers flambant neuf, rapiécés, bien réparés. La gamelle est vide. Le Voyageur prend ses souliers, ébahi. La Vieille récupère sa gamelle. Le Voyageur, médusé, tourne ses chaussures en tous les sens, stupéfait du ressemelage.
– Non, mais comment ?
– Pas de questions, on a dit.
– Mais.
Silence. La Vieille regarde le voyageur.
– Je sais pas. Y a des choses comme ça, qui sont revenues dans le monde, malgré tout cela.
Elle fait un signe de la main vers les alentours, embrassant la ville explosée. Le voyageur chausse ses souliers.
– Y en a des bonnes, y en a des mauvaises.
– Comme ces cris ?
– Oui, et d’autres, bienfaisantes ; ceux qui t’ont aidé à continuer ta marche.
– Merci.
– Pas de quoi, j’ai rien fait moi : ce sont eux.
– Mais qui ?
La Vieille hausse des épaules, sibylline.
– Écris-moi du Lac.
Elle s’en retourne en flottant, sa canne métronome du temps. Le Voyageur met son barda sur son épaule. Laisse derrière lui les complots flous de la fin des temps. Quitte la ville en ruine, meut par la certitude d’alliés bienveillants.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Rénald Maheux · il y a
Bravo Benoît je suit fier de toi je te donne mes vote dix sur dix
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Charles Garneau · il y a
Benoit, on te lit avec intérêt. Permet de rêver. Surtout qu'ici on se gèle les pieds.....
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Andre Maheux · il y a
Bravo Benoït. Beau texte.
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Pups495 · il y a
Humm j'avais hâte de lire la fin; ça s'appelle de la belle écriture. Bravo
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Sylvain Le Loarer · il y a
Texte prenant, intrigue originale, et manière de l'exploiter sophistiquée +5 bravos. Je vous invite à découvrir une autre intrigue dans les rues de " Whitechapel ".
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Maour · il y a
Mes votes! Je reviendrai vous lire :)
J'espère que vous aimerez ma version du Petit Poucet.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet
Amitiés

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Benoit Maheux · il y a
avec plaisir que je lirai votre version (la véritable?)
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Maour · il y a
Oui! Oui!
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Leméditant · il y a
Une histoire originale , étrange, dont le charme agit... mystérieusement... sur notre esprit!
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Jean Calbrix · il y a
Du concret, du surnaturel et de la magie ! Bravo, Benoit, pour cette route qui peut faire penser à celle de Mc Carthy. Vous avez mes cinq votes.
J'ai un sonnet tragique que je vous invite à lire si vous avez le temps : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/Mumba

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