Les Socques du cheikh

il y a
5 min
238
lectures
124
Qualifié
Image de 2021
Image de Très très courts
Depuis une semaine, le temps est au beau fixe, dans le négatif ! - 15°C dit-on… La neige verglacée a revêtu le paysage d’un linceul. Le froid ressemble à un jour sans pain. La blancheur -à perte de vue- qui fait pleurer les toits en stalactites, est pire encore que le noir de la nuit et celui des jours sombres. Ce « noir » que l’on résiste à nommer, préférant remplacer cette couleur de mauvaise augure par « vert », couleur de l’espoir.
Le cheikh protégé, croyait-il, par son statut et son titre – son pouvoir en somme -, venait d’essuyer l’ire des gens, « la populace » disait-il ; lui qui passait son temps à désigner de l’index le ciel, en affirmant à qui voulait bien l’entendre : « Là haut, c’est Dieu ; et moi, je suis dessous, et sans craindre les redondances, « et ce trône est mon trône ! »
En ces temps de mal-vie, « la populace » lui avait taillé un costard en chanson :
« Le Cheikh de la Cité
Le Cheikh des cheikhs
A flambé le prix
Du pain et des piments secs !
Femmes et hommes hurlent leur colère
Pour six sous, t’as plus que d’la misère ! »
Il avait entendu, outre cet élégant poème à lui dédié, des imprécations terribles : « Que ta salive te devienne savon ! … « Que le Très Haut t’envoie une géhenne sibérienne ! »… mais il n’en
avait cure. Lui dont le palais vibrait chaque jour des parfums les plus subtils et les plus exquis ne connaissait ni la faim, ni le coupe-faim - »purée-de-piments-secs-sur-lit-de-pain » ! Il avait toujours avec lui ses socques, preuve tangible qu’il faisait ses ablutions, donc ses prières, nul n’ignorant que « ce n’est pas parce qu’on a la face couverte de suie qu’on est forgeron ».
Sur le chemin vers son palais, il fit arrêter son carrosse à hauteur du si rare parfum des marrons chauds qui colonisait la rue, et s’en prit deux cornets dont il se réchauffa les mains avant de les engloutir. Il se sentait aussi tranquille qu’un nourrisson dans un berceau barricadé de barreaux protecteurs…
Rien ne pouvait l’atteindre. Rien ne pourrait l’atteindre. Dans cette société où on cultivait la prudence face aux aléas, où on craignait le destin funeste, où le verbe-même se conjuguait à l’accompli et l’inaccompli -le présent / futur- qui semblait attester de la fragilité du temps converti en instant, lui se sentait toujours en odeur de sainteté. Et le croque-mort même pouvait aller se faire pendre, qui chaque matin souhaitait à ses coreligionnaires :
»ô Toi qui ouvre tout ce qui est fermé
Fais qu’ils se réveillent
Sur la planche pour y être lavés ! »
(sous-entendu « avant de rejoindre leur dernière demeure »)
Le parfum inénarrable du velouté -menthe-coriandre accompagné de la galette à la nigelle lui chatouillait déjà les narines…
« Fouette cocher ! »
Et c’est là que les chevaux glissent sur une plaque de verglas, perdent l’équilibre, entraînant le carrosse et son chargement dans quelques embardées. Comment le cheikh s’en était-il tiré ? Comment s’était-il « exfiltré » de son carrosse malmené ? Les malheureux coursiers, triés sur le volet, y avaient perdu leurs fines attaches ; aucune attelle n’y pourrait remédier. On imaginera aisément leur fin… Le cheikh lui, comme sorti d’un trou noir, aidé du cocher, arrivera tant bien que mal à sa demeure. Adieu velouté ! Adieu menthe et coriandre ! Ca lui avait coupé la faim !

Il se mit à chercher désespérément ses socques pour faire ses ablutions et ainsi purifier ses extrémités et son esprit avant de se confire en génuflexions… car lui revenaient à l’esprit et par intermittence les imprécations qu’il avait tantôt balayées du haut de sa superbe et d’un revers de la main !
Le soleil était en son occident et la nuit, tombée depuis un moment. Il lampa sans desserrer les dents la-soupe-de-son-infortune. Il voyait sa femme lui tourner autour comme si sa vie durant elle avait participé à la spiritualité tournoyante des derviches tourneurs… Il y avait belle lurette qu’elle n’était plus si prévenante… il y avait anguille sous roche… sans doute désirait-elle une nouvelle robe… en quoi cette fois ? En mousseline de Mossoul ? En brocard de Damas ? En crêpe de Chine ? A moins que ce ne soit un de ces splendides bijoux dont les orfèvres chrétiens de Syrie dit-on, ont le secret ? Ou alors peut-être un de ces parfums nouveaux qui arrivaient de Paris dans des bouteilles-bijoux que les femmes s’arrachaient ?…
Il en était là de ses supputations quand son épouse s’assit pas loin de lui, mais pas en face -elle avait peur-, et elle devait parler à voix basse -les murs ont des oreilles-.
- Cheikh, depuis un certain temps et même un temps certain, je fais des cauchemars, j’ai de mauvais pressentiments… pour toi mon cheikh… et pour notre fils bien-aimé…
Depuis le temps qu’elle l’entendait faire de la rhétorique, elle avait appris dans son ombre ; comme on dit, « que Dieu nous asperge par où il t’a mouillé ! » Le cheikh restait suspendu à ses lèvres ; il craignait le pire.
- Alors reprit-elle, malgré ce froid qui me coupait les orteils, - elle essayait de l’apitoyer- je suis allée ce tantôt chez une « démarabouteuse »…
Il haussa un sourcil.
- Pour trouver auprès d’elle quelque réconfort…
Il haussa les deux sourcils.
- M’ayant assuré qu’il fallait un sacrifice pour barrer le chemin au malin, elle a allumé le feu dans un brasero, y a jeté de l’encens de Java... et quand les volutes des fumigations ont enveloppé l’espace , alors elle y a jeté une tortue… vivante ; ce dernier mot était à peine audible.
Le cheikh s’étrangla ; se serra le coeur ; il était au bord de la congestion…
- Tu as brûlé vive une pauvre bête dénuée de parole ! ? Un être vivant que Dieu a façonné, comme toi, de l’argile de la terre !
- Non ! c’est pas moi !
- Si ! c’est toi !
- Que dois-je faire alors ?
- Ne compte pas sur moi pour te délester du fardeau de tes œuvres impies ! Et garde ton histoire pour toi ! Si ça venait à se savoir… la femme du cheikh de la Cité… pratique de la magie noire… Je n’ose imaginer… je n’ose… comme s’il n’y avait pas assez de problèmes dans le pays !
- Alors que faire ?
- Tu te tais ! Au fond, ce sera ta punition !
Il se leva de table promptement, sans un regard pour elle, pria et rejoignit son lit. En pleine nuit il se réveille, en nage, secoué de tremblements, grimpe l’escalier en colimaçon jusqu’à la terrasse où l’astronome mire les astres. Concentré sur son univers de diamants en sa précieuse solitude contemplative, l’astronome ne l’entend pas. Quand enfin le cheikh eut repris son souffle et ses esprits, il exhala un profond soupir : » Cher astronome, j’espère que vous êtes porteur de bonnes nouvelles ? Que vous confient les astres dites-moi ? »
- Hélas Messire ! trois fois hélas ! Les astres sont d’une concordance néfaste ! »
Sur ces mots, les jambes flageolantes, le cheikh descend les escaliers en s’agrippant à la rampe comme on descend aux enfers ; et chancelant, s’en retourne à sa couche avec pour seule compagnie la flamme vacillante d’une bougie. Son épouse qui n’a pas réussi à fermer l’oeil, voit sa démarche bancale, devine sa pâleur ; elle se saisit de la petite boîte à sucre et du flacon d’eau d’églantier, verse sur un sucre quelques gouttes de cette eau précieuse, réputée soulager le coeur oppressé, et le dépose sur sa langue . Leur sommeil fut lourd, saccadé et nullement réparateur. Quand un jour nouveau se leva, il se réveillèrent, les entrailles déchirées par des spasmes.

On frappa à la porte. Le domestique alla ouvrir, suivi par le cheikh. Dans le couloir en chicane, le cocher attendait debout.
- Quelles sont les nouvelles, demanda le cheikh ? Dis-moi !
-Messire, pardon ; mais hier tous les mécontents s’en sont pris à votre carrosse ! Ils en ont fait une « flambée », ont-ils dit, pour se réchauffer…
- Et mes socques ?
- Messire, ils les ont empalées sur des fourches, puis jetés au feu …
Pendant ce temps, son épouse s’est réfugiée dans la cuisine. Pour une raison qu’on ignore, elle glisse, tombe à la renverse, à deux doigts d’un brasero. «Ô Dieu de miséricorde ! » hurle-t-elle.
Le cheikh, à sa fenêtre, entend son cri déchirer l’espace. En quelques poignées de secondes, il voit défiler sa vie : sa jeunesse… son mariage… la naissance de son fils bien-aimé… son ascension… les honneurs… le prix du pain… celui du piment-coupe-faim… la mort… les flammes de l’enfer…
A la vue du cheval »vert » de son fils, en nage, la bouche écumante, la selle renversée, le doute n’est plus de mise. Il se sent comme happé dans un autre monde. Il s’écroule. Ce n’est que le lendemain, qu’entrouvrant les yeux, il voit un aréopage de médecins, et de religieux prêts à accueillir ou cueillir, son âme…
« Messire, votre fils est tombé de cheval, foudroyé par un regard de braise ! », lui dit-on enfin.
Et c’est ainsi que cette phrase tomba dans le registre des adages.
124

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,