Les seins de Martine Carol

il y a
2 min
484
lectures
21
Qualifié

Je tente de composer une musique des mots de notre belle langue pour faire vibrer le tympan de nos coeurs  [+]

Image de Eté 2016
1953. J'ai quinze ans. Je suis élève dans une institution privée d'obédience catho. Ce collège a une excellente réputation, l'enseignement qu'on y dispense est de qualité mais le code en vigueur, c'est une discipline de fer maquillée par les exigences de la foi. Cette règle est cependant conforme aux critères de l'époque, avec en plus la très large touche de religiosité qui fait de chaque élève un pécheur en puissance. Et qu'à cela ne tienne, on peut tendre des pièges afin de voir si l'étudiant est apte à résister à la tentation. Et dans ce cas, la foudre divine brandie par le porteur de soutane, son intermédiaire, s'abattra sur le contrevenant.
Il est 13h30. Une demi-heure en étude est prévue avant les cours. Au coup de sifflet du pion qui, accompagné d'un second surveillant, nous emmène dans la salle où sont réunies plusieurs classes, c'est dans un silence seulement troublé par le martèlement des chaussures, que chacun regagne sa place. Et là, baignés dans ce mélange d'odeurs caractéristiques de corps mal lavés, de craies, d'encre et de crayons, c'est une forme de quiétude cependant troublée par quelques toussotements, raclements de gorge et ce bruit de fond indéfinissable comme un bourdonnement d'insectes.
Tout à coup le chuchotement d'un élève placé près d'une fenêtre se transmet de bouche à oreille....« le supérieur ».
Le supérieur, c'est l'autorité suprême, l'homologue du proviseur des établissements publics. Et notre supérieur n'est pas un comique. Grand et trapu, crâne plat, lisse et luisant, il marche à grandes enjambées, sans un regard au-delà du champ de vision nécessaire pour ne pas heurter un obstacle. Son attitude laisse penser qu'il a les yeux constamment fixés sur ses chaussures, et ne sourit jamais. Bref un personnage peu amène. Et quand il vient vers nous, rarement il est vrai, il suscite une forme d'inquiétude.
Et justement, il semble qu'il vient vers notre salle d'étude, car son pas caractéristique résonne maintenant dans l'escalier.
La porte s'ouvre brutalement et il entre, suivi par son assistant.
Notre surveillant frappe des mains et les élèves se lèvent comme un seul homme. Il est déjà sur l'estrade qui domine la salle et nous annonce qu'il a une information importante à nous communiquer.
Une telle intervention est rare et nous sommes surpris par le ton solennel, mais cependant conforme au personnage.
« Messieurs, la semaine prochaine, au cinéma Les Variétés, sera projeté un film intitulé Lucrèce Borgia avec Martine Carol. Ce film est strictement interdit à tous les élèves de notre institution, sans exception. Nous ferons surveiller l'entrée de ce cinéma afin de noter le nom des contrevenants éventuels et nous prendrons les mesures nécessaires, qui pourront aller jusqu'à l'exclusion, au cas ou certains d'entre vous ne tiendraient pas compte de cet avertissement. J'ajoute que ce film n'est pas conforme à l'idée que l'on doit se faire du cinéma. Merci de votre attention. »
Après le départ du supérieur, sorti aussi rapidement qu'il était entré, les chuchotements s'accentuèrent notablement, car comme moi, plusieurs élèves apprirent qu'un film interdit par l'autorité religieuse serait projeté en salle, qu'étant interdit il était excitant d'aller le voir, et de plus on nous donnait la date, le nom du cinéma et celui de l'actrice vedette, une belle femme, star connue mondialement, bonne actrice et dont on pourrait voir les deux seins danser devant nos yeux. Quoi de mieux pour des adolescents avides de contempler les appas du corps féminins ?
Sur l'instant, habitués à l'esprit étriqué des clercs, nous ne fûmes, au moins pour un grand nombre d'entre nous, peu surpris.
Plus tard, en repensant à cet événement, je mesurai la formidable hypocrisie de ces gens-là, dont pour certains d'entre eux, sans aucun doute, les actes et les pensées ne devaient pas être très reluisants au regard de ce qu'ils imposaient à autrui.
Et si cette hypocrisie est détestable, qu'en est-il du sadisme qui consiste à désigner le péché afin qu'il soit consommé, pour ensuite abattre le fautif.
Certains élèves allèrent voir ce film malgré la présence de pions postés à l'entrée. Ils rentrèrent groupés pour échapper en courant à l'attention des scrutateurs. Mais bizarrement, alors que la très grande majorité des élèves étaient de familles socio-professionnelles très favorisées, le seul élève renvoyé fut le fils d'une veuve, modeste employée à l'hôpital de la ville !
Selon que vous serez puissant ou...

21

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Le roman que je veux terminer

Tanguy W.

À quoi ressemblerait le roman que j'aimerais terminer ?Ce serait un livre où chacun se remarquerait sans se reconnaître. Un livre surtout dépouillé de phrases-poncifs comme la... [+]