Les seins de Martine Carol

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Je tente de composer une musique des mots de notre belle langue pour faire vibrer le tympan de nos coeurs  [+]

Image de Eté 2016
1953. J'ai quinze ans. Je suis élève dans une institution privée d'obédience catho. Ce collège a une excellente réputation, l'enseignement qu'on y dispense est de qualité mais le code en vigueur, c'est une discipline de fer maquillée par les exigences de la foi. Cette règle est cependant conforme aux critères de l'époque, avec en plus la très large touche de religiosité qui fait de chaque élève un pécheur en puissance. Et qu'à cela ne tienne, on peut tendre des pièges afin de voir si l'étudiant est apte à résister à la tentation. Et dans ce cas, la foudre divine brandie par le porteur de soutane, son intermédiaire, s'abattra sur le contrevenant.
Il est 13h30. Une demi-heure en étude est prévue avant les cours. Au coup de sifflet du pion qui, accompagné d'un second surveillant, nous emmène dans la salle où sont réunies plusieurs classes, c'est dans un silence seulement troublé par le martèlement des chaussures, que chacun regagne sa place. Et là, baignés dans ce mélange d'odeurs caractéristiques de corps mal lavés, de craies, d'encre et de crayons, c'est une forme de quiétude cependant troublée par quelques toussotements, raclements de gorge et ce bruit de fond indéfinissable comme un bourdonnement d'insectes.
Tout à coup le chuchotement d'un élève placé près d'une fenêtre se transmet de bouche à oreille....« le supérieur ».
Le supérieur, c'est l'autorité suprême, l'homologue du proviseur des établissements publics. Et notre supérieur n'est pas un comique. Grand et trapu, crâne plat, lisse et luisant, il marche à grandes enjambées, sans un regard au-delà du champ de vision nécessaire pour ne pas heurter un obstacle. Son attitude laisse penser qu'il a les yeux constamment fixés sur ses chaussures, et ne sourit jamais. Bref un personnage peu amène. Et quand il vient vers nous, rarement il est vrai, il suscite une forme d'inquiétude.
Et justement, il semble qu'il vient vers notre salle d'étude, car son pas caractéristique résonne maintenant dans l'escalier.
La porte s'ouvre brutalement et il entre, suivi par son assistant.
Notre surveillant frappe des mains et les élèves se lèvent comme un seul homme. Il est déjà sur l'estrade qui domine la salle et nous annonce qu'il a une information importante à nous communiquer.
Une telle intervention est rare et nous sommes surpris par le ton solennel, mais cependant conforme au personnage.
« Messieurs, la semaine prochaine, au cinéma Les Variétés, sera projeté un film intitulé Lucrèce Borgia avec Martine Carol. Ce film est strictement interdit à tous les élèves de notre institution, sans exception. Nous ferons surveiller l'entrée de ce cinéma afin de noter le nom des contrevenants éventuels et nous prendrons les mesures nécessaires, qui pourront aller jusqu'à l'exclusion, au cas ou certains d'entre vous ne tiendraient pas compte de cet avertissement. J'ajoute que ce film n'est pas conforme à l'idée que l'on doit se faire du cinéma. Merci de votre attention. »
Après le départ du supérieur, sorti aussi rapidement qu'il était entré, les chuchotements s'accentuèrent notablement, car comme moi, plusieurs élèves apprirent qu'un film interdit par l'autorité religieuse serait projeté en salle, qu'étant interdit il était excitant d'aller le voir, et de plus on nous donnait la date, le nom du cinéma et celui de l'actrice vedette, une belle femme, star connue mondialement, bonne actrice et dont on pourrait voir les deux seins danser devant nos yeux. Quoi de mieux pour des adolescents avides de contempler les appas du corps féminins ?
Sur l'instant, habitués à l'esprit étriqué des clercs, nous ne fûmes, au moins pour un grand nombre d'entre nous, peu surpris.
Plus tard, en repensant à cet événement, je mesurai la formidable hypocrisie de ces gens-là, dont pour certains d'entre eux, sans aucun doute, les actes et les pensées ne devaient pas être très reluisants au regard de ce qu'ils imposaient à autrui.
Et si cette hypocrisie est détestable, qu'en est-il du sadisme qui consiste à désigner le péché afin qu'il soit consommé, pour ensuite abattre le fautif.
Certains élèves allèrent voir ce film malgré la présence de pions postés à l'entrée. Ils rentrèrent groupés pour échapper en courant à l'attention des scrutateurs. Mais bizarrement, alors que la très grande majorité des élèves étaient de familles socio-professionnelles très favorisées, le seul élève renvoyé fut le fils d'une veuve, modeste employée à l'hôpital de la ville !
Selon que vous serez puissant ou...

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Alain Adam · il y a
Les seins de Martine Carol? Une idée à creuser... Mon vote!
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Nadine Gazonneau · il y a
Heureusement les temps ont un peu changé. Il faudra toujours se battre pour la liberté d'expression. Mon vote
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Moniroje · il y a
Bien écrit et j'ajouterai: tout à fait ça!!
sans pour autant n'accuser que les religieux!! Même après, le début des années 60, les femmes divorcées étaient de mauvaise vie...
Puis, il y a eu l'excès contraire, la libération des meurs...
que le sida a corrigé...
Mais tout est cyclique: aujourd'hui est revenu le temps d'avant:
le qu'en dira-t-on, la rumeur médiatique...
exemple: a dégringolé un DSK qu'aucune justice n'a pu déclarer coupable
mais que la presse nous a bien dressé à aboyer contre.

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JACB · il y a
Ben! oui les seins de Martine Carol manquent toujours aujourd'hui...il y a toujours des mains baladeuses dans le clergé pour abuser de l'innocence... Vous lire suscite tant de réflexions sur l’éducation en général! merci; mon vote.
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Joëlle Brethes · il y a
Les seins de Martine Carol et des actrices bien "poumonées " n'étaient pas, en effet, en odeur de "sein-teté" dans certains milieux religieux à une certaine époque. Je me souviens pourtant que les "bonnes sœurs" nous emmenaient parfois au cinéma (patronage, les jeudis) et que nous avons vu des films où sans vraiment exhiber leurs appâts, les actrices laissaient entrevoir de jolies choses ;-) Mais il est vrai qu'il s'agissait de films "romantiques"... ;-)
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Mjo · il y a
Les interdits ont toujours favorisés les transgressions ce que j'ai vécu avec les " bonnes soeurs" qui préchaient le faux pour savoir le vrai . Une époque révolue bien décrite d'une plume alerte . Les livres et les films "à l'index" circulaient sous le manteau avec leur lot d'émotions et de frissons pour les contrevenants.
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Mirgar Dudou · il y a
Une lecture agréable dont j'ai suivi les péripéties avec beaucoup d'intérêt. C'est vrai que les internats catholiques de l'époque ne devaient pas être très sympathiques et un interdit sous toutes les latitudes génère automatiquement le désir de le braver...J'aimerais vous proposer , sur ma page, "Barnabé", un enfant des années 70 qui ,lui, n'est pas tout à fait conforme à ce que l'on attend de lui, si vous avez le temps...
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Patrick · il y a
eh oui, l'injustice !
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Cajocle · il y a
Et vous ? L'avez-vous vu ?
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai bien aimé votre texte, parce qu'il nous replonge dans ces années-là, les années 50 dans un style très agréable à lire. Par contre, sur le fond, et bien moi je me demande si c'était pas mieux que maintenant au fond ! Je suis sérieux, que vaut-il mieux ? Des jeunes complètement paumés (pas tous ne généralisons pas non plus) ou des gamins un brin frustrés parce qu'ils n'ont pas vu les seins de Martine Carol ? Tout ça ne me paraît pas bien grave finalement. J'ai l'impression qu'aujourd'hui, globalement, les jeunes souffrent plus des excès de liberté qu'ils ne souffraient lorsqu'elle leur manquait un peu.

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