Les Sapins

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Passionné d'histoire(s), de lecture et donc d'écriture. Écrivain d'occasions. J'écris depuis des années sans jamais avoir publié. Alors, pourquoi pas?  [+]

Image de Été 2020

Quand j’étais enfant, nous allions passer les vacances de Noël chez mes grands-parents. Mon père rentrait du bureau le vendredi soir. Les bagages étaient prêts. Nous chargions la voiture et partions, direction le Sud-Ouest. La route était longue. Il n’y avait pas d’autoroute. Nous arrivions tard dans la nuit. Ma grand-mère nous attendait. Un quart d’heure avant notre arrivée, le chien se mettait à tourner dans l’appartement. Elle nous donnait les clés de la villa et nous allions nous coucher.
La Villa des Fleurs était une grosse maison bourgeoise au milieu d’un grand jardin à la sortie de la ville. Un général de la guerre de 1870 l’avait fait construire pour sa retraite. Mon grand-père l’avait achetée pour y loger ses petits enfants pendant les vacances. L’appartement du centre-ville, au-dessus du magasin, était trop petit pour nous accueillir. La maison sentait l’encaustique. Les parquets et l’escalier de bois grinçaient à chaque pas. Je me souviens du plaisir de se glisser dans les lits que ma grand-mère avait préparés en nous attendant.
Le matin, nous ouvrions les volets de bois. La lumière du froid soleil de décembre entrait dans les pièces fermées depuis la fin des grandes vacances. De la fenêtre de ma chambre, derrière une rangée de maisons basses, je voyais les champs. Un peu plus loin, la lisière de la forêt des Landes et le sommet des pins qui émergeait de la brume hivernale.
Nous dévalions les escaliers pour nous rendre dans le jardin. Devant le porche, un vieux bassin en pierre avec une fontaine d’où l’eau n’avait pas coulé depuis longtemps. Mon grand-père l’avait fait combler et y avait planté des rosiers. Un grand tilleul poussait à côté du garage. Je poussais la porte. J’aimais venir fureter dans ce vieux bâtiment en pierres. On y trouvait la vieille Citroën de mon grand-père. Les outils de jardinage et la tondeuse à gazon remisée là pour l’hiver. Il y régnait une odeur d’essence et d’herbe sèche. Le jardin s’étendait tout en longueur et se terminait au bord d’un petit vallon. Une rivière coulait dans le fond.
Le premier jour des vacances, nous allions chercher le sapin de Noël. Nous choisissions celui qui avait la plus grosse motte. Nous le plantions dans une grande bassine en taule devant la cheminée du salon qui n’avait pas connu de feu depuis l’époque du général. Du grenier, nous descendions le carton de décorations. Le plus important restait à faire. Installer la crèche sur le rebord de la cheminée. Accrocher les guirlandes. Les boules de toutes les couleurs. Planter l’étoile de Noël au sommet de l’arbre. Il fallait pour cela monter tout en haut du vieil escabeau de bois qui se balançait sur les lattes du parquet. Deux pour tenir l’échelle et un pour poser l’étoile. La maison décorée, il ne nous restait plus qu’à attendre le matin de Noël avec impatience.
Les vacances se passaient à jouer dans le jardin et à courir dans la forêt toute proche avec mes cousins. Le dernier jour, pendant que ma mère préparait les bagages, nous rangions les décorations de Noël dans la grande boite en carton que nous remontions dans le grenier en attendant l’année suivante. Dans le fond du jardin, au-dessus du ravin qui descendait vers la rivière, mon père creusait un trou dans la terre pour planter le sapin.
Et puis, le temps a passé. Mes grands-parents ont disparu. La maison a été vendue.

Des années plus tard, je suis retourné dans la ville de mes vacances. Je voulais la montrer à mes enfants. Le magasin de mes grands-parents était devenu une agence bancaire. En suivant la route de la forêt, je suis arrivé tout naturellement devant la villa. Je l’ai retrouvée intacte. Comme dans mes souvenirs. Le portail et les volets étaient toujours de la même couleur bleu ciel. Les maisons basses de l’autre côté de la rue avaient disparu. À leur place s’ouvrait l’entrée du parking d’un centre commercial. Devant la fenêtre de ce qui avait été ma chambre, une grande enseigne lumineuse indiquait le prix des carburants.
Devant la villa, un homme taillait ses rosiers. Je lui ai demandé s’il y avait toujours des sapins dans le fond du jardin. Il m’a regardé d’un air intrigué.
— Comment savez-vous cela ?
Je lui ai raconté l’histoire de ces arbres. Il nous a proposé d’entrer. Derrière la maison, j’ai retrouvé le garage. En passant à côté du tilleul, il m’a semblé sentir l’odeur de la tondeuse à gazon. Dans le fond du jardin, les sapins étaient là. Ils avaient bien grandi. De toute leur hauteur, ils dominaient la rivière en contrebas.
J’avais devant moi tous les sapins de Noël de mon enfance.

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