Les risques du télétravail

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Juliette posa son regard sur la photo du salon, un cliché de vacances, tandis qu’elle téléphonait à un fournisseur. Bizarre cette juxtaposition des sphères privée et professionnelle. D’habitude quand elle avait ses fournisseurs en ligne, elle avait vu sur la nuque de son collègue ou sur les plannings de commandes. Mais la Covid était passée par là, pour réorganiser son mode de travail. Le patron les avait informés : après deux semaines de confinement improductif, place au télétravail ! Vous gérerez les commandes depuis votre domicile, le temps de la crise. Nous ferons un point hebdomadaire en visio.

Quand Juliette avait appris la nouvelle, cela l’avait déstabilisée. Tourner en rond dans son appartement, ça elle n’en pouvait plus. Elle mourrait d’envie de reprendre le boulot, mais pas en mode chaussons... comment rester motivé dans ce silence étouffant. L’effervescence, l’entrain de ses collègues, lui étaient nécessaires pour être performante. Les éclats de rire autour de la machine à café lui manquaient tant. Enfin c’était comme ça, personne n’y pouvait rien. Il fallait être sérieux, éviter les risques de contagion. Au moins, l’économie des déplacements allait lui offrir plus de temps ; toujours ça de pris côté sommeil. Et le virus ne pouvait rien contre les ondes, les communications n’allaient pas s’arrêter.

L’appartement de taille confortable permit à Juliette d’installer un bureau provisoire dans la salle à manger. Ne désirant pas travailler face au mur, le siège fut orienté face à la pièce. Ses conditions professionnelles étaient idéales. Infirmier, Jérémy, s’absentait la journée. Aucun risque d’être distraite...

Le lendemain, devant son ordinateur portable, elle rédigea un compte rendu. Toujours en pyjama, les cheveux encore ébouriffés par un sommeil agité, elle avait reporté le passage par la salle de bains.
Aujourd’hui, elle n’aurait pas besoin de sortir. Son armoire à provisions étant pleine, Juliette pouvait se consacrer à ses dossiers. Le retard pris était immense.

Concentrée sur les touches de son clavier, Juliette fut distraite par un bruit de voix. Elles venaient du couloir de l’immeuble. Peut-être ses voisins, des personnes âgées, se faisaient-ils livrer leurs courses, les visites de courtoisie étant interdites. Peu importe, elle n’attendait personne et Jérémy avait fermé à clé avant de partir. Quand elle dormait, il ne laissait jamais la porte ouverte.
Elle pouvait se replonger dans ses chiffres.

Soudain une clé s’annonça dans la serrure. Pas une clé qu’on enfonce avec la crainte d’être entendu, non, un geste assumé, bien que maladroit ; La clé butait contre le cylindre. Puis le déclic du pêne retentit dans la pièce
La porte s’ouvrit alors, laissant les voix, entendues plus tôt, se rapprocher. Elles échangeaient sur l’absence d’un certain José.
Pétrifiée, Juliette fixa son regard sur une dizaine d’anciens, lesquels investissaient sa salle à manger. Le petit groupe s’installait à son rythme avec des gestes visiblement rodés. Comme il manquait quatre chaises pour permettre à chacun de s’assoir, l’un d’eux alla en chercher dans la cuisine. Certains la saluèrent de la tête, tandis que d’autres, le nez dans leurs sacs, l’ignoraient.

Le plus âgé des hommes sortit une première boîte d’un sac. Au moment où il s’apprêtait à l’ouvrir, une crise d’éternuements à réveiller un mort, le stoppa dans son élan. Juliette continuait de le fixer, incrédule. Elle seule semblait regarder les postillons atterrir sur sa table.

Le calme enfin retrouvé dans son nez, le doyen se moucha avant de commencer la distribution des cartes d’un jeu de société. Dix tas furent disposés avec lenteur sous les yeux ronds de Juliette.

Remise de ses émotions, elle lança d’une voix aiguë :
- Mais que faites-vous chez moi ?
Douze têtes se tournèrent les unes après les autres dans sa direction.
- On joue, répondit l’une des femmes.
- Mais comment avez-vous eu la clé de mon appartement ?
- Vos voisins pardi ! Dans notre association de retraités, on a tous un jeu de clés, laissé en sécurité par des voisins plus jeunes. On s’en sert ! Cela nous permet de changer de décor pour nos après-midi. La salle de notre asso manque vraiment d’intimité. Et puis vous n’êtes pas là dans la journée d’habitude. Nous ne gênons personne.
- Mais la Covid ?
- Un mensonge pour stopper nos rencontres... c’est pas à notre âge qu’on va se priver ! Ce qui nous tuerait, c’est de ne plus nous voir !
- D’ailleurs, intervint le doyen, vous seriez gentille d’arrêter de désinfecter l’appartement avec vos produits chimiques, je suis allergique. Comment danser, quand on n’arrête pas d’éternuer ? C’est très désagréable...
- Comment ça danser ?
- Ben oui après le jeu, on pousse la table, on lance la musique.

Ils étaient si gentils, si adorables que Juliette ne se voyait pas les mettre dehors, et puis elle devait bien le reconnaître, leur présence lui faisait du bien. Travailler seule la déprimait. Aussi se prit-elle à surveiller leur arrivée, les jours suivants. Avec eux, elle retrouvait la joie, l’énergie d’une ambiance, propre à la motiver.
- Peut-on encore venir ? Avec votre télétravail, on vous embête... Enfin c’est pas facile en ce moment de trouver des logements vacants.
- Non venez, j’aime travailler dans le bruit.

Arrivés au jeudi soir, au moment où ils partaient, elle leur dit : à demain !
Et le doyen répondit : ah non, demain nous changeons de décor ! Nous avons trouvé un autre endroit.

Et le lendemain Juliette, les jambes cotonneuses, le cerveau embrumé, n’arriva pas à se lever.
Elle appela son boss, aujourd’hui elle ne pourrait pas travailler.
- De la fièvre, de la toux ? s’inquiéta son patron.
- Non, rien de tout ça.
Vide de toute énergie, elle n’aspirait qu’à rester dans son lit.
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colette jousseaume · il y a
même si parfois ils nous dérangent finalement les petits vieux nous les aimons
petite histoire courte mais vraiment sympa