Les réfugiés du bon roi Henri

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Sauveterre-de-Béarn, janvier de l’an de grâce 1641,

Agnès, ma petite fille, mon enfant, tu viens de naître et je dois partir à la guerre en Catalogne, où je combattrai l’Espagnol pour mon roi Louis XIII. Le métier des armes est hasardeux.
Dans cette lettre, si je ne suis plus là, tu liras plus tard l’histoire tourmentée de ta famille.

Notre arrivée en Béarn remonte à la jeunesse de ton grand-père. Il venait d’Espagne et s’appelait Felipe, comme le monarque, troisième du nom et confit en dévotion, qui régnait au début de notre siècle au-delà des Pyrénées, et qui fut cause de nos malheurs.

Car ton grand-père ne quitta pas l’Espagne de son plein gré. Il était marchand et aurait pu couler des jours heureux en Aragon. Notre famille mahométane s’était habituée à une existence semée d’embûches, mais supportable. Cependant, les souverains d’Espagne ont marqué notre destin à jamais. Vers l’an 1525, Charles Quint imposa aux nôtres un choix plutôt difficile : renier l’islam et nous convertir au catholicisme, ou bien quitter le pays.

Notre famille opta pour la conversion. Avec le prénom chrétien résultant de notre baptême forcé, de Mudéjars que nous étions, nous devînmes des morisques.
Le pouvoir pouvait bouleverser les apparences, mais comment changer les consciences ? Extérieurement, nous n’avions rien qui nous différenciât des « vieux-chrétiens » qui n’avaient aucun ancêtre maure ou juif.

Mais quelques rites survivants, quelques coutumes ou interdits nous rattachaient encore à l’islam de nos pères. On n’extirpe pas des âmes la peur de l’autre, non plus que la jalousie, et s’il n’y avait pas de raison de médire de nous, on en inventait. Nous faisions face.

Le destin vint nous frapper plus durement encore dans la neuvième année de notre siècle. Le roi Philippe III ne tolérait plus notre présence, il nous jetait tout simplement dehors ! Nous n’avions plus le choix entre la conversion et l’exil. C’était l’exil malgré la conversion.
Dans notre malheur, nous pouvions être reconnaissants au roi Henri IV : il donnait l’ordre de nous tolérer dans ses États. Beaucoup pensaient n’y résider que provisoirement et rejoindre la Méditerranée puis le Maghreb, comme des dizaines de milliers d’autres. Mais des voyageurs rapportaient que là-bas, en Berbérie, nous ne recevions pas très bon accueil.

Notre famille, arrivée à Sauveterre, décida d’y rester car le roi Henri appréciait plutôt la présence de marchands, d’ouvriers et d’artisans dans son Béarn encore distinct du royaume de France. Outre leur utilité économique, ils offraient au roi l’occasion non négligeable de narguer un peu l’Espagnol. Henri IV exigea qu’on nous accueillît avec bienveillance et prit, en février 1610, une ordonnance pour mettre fin à certains débordements.

Nous regardions désormais la vie sous de meilleurs auspices, mais le sinistre Ravaillac, cet aspirant-moine retoqué pour ses visions, se jeta sur le roi, armé d'un couteau, un jour funeste de mai de cette même année.
Le bon roi Henri assassiné, notre avenir redevint incertain. La régente Marie de Médicis ne voyait plus d’un bon œil la présence des morisques. Nous devions partir sans délai, fuir à nouveau !

L’intolérance allait croissant avec l’afflux de milliers de réfugiés à Sauveterre, et même les plus pacifiques d’entre nous ne pouvaient se sentir en sécurité. Notre famille souhaitait encore rester, quand soudain la tragédie fit irruption dans leur vie. À l’automne de 1610, ton grand-père Felipe, pourtant plus favorisé que la plupart des malheureux exilés, car il savait lire et écrire et parlait le béarnais, fut laissé pour mort sur un sentier de Sauveterre. Des lâches s’étaient mis à plusieurs pour le rouer de coups, tout simplement parce qu’il était un étranger.

Un cavalier, notable de la ville, trouva dans la forêt le jeune homme très mal en point, sur ces hauteurs de Sauveterre d’où tu aimeras plus tard à contempler le pont de la Légende et le gave d’où surgit autrefois, victorieuse de l’ordalie, la reine Sancie.
Il y aura bientôt cinq siècles de cela, cette jeune veuve du vicomte de Béarn fut accusée d’avoir tué son nouveau-né. Jetée dans le gave, pieds et poings liés, pour y subir l’épreuve de l’eau, elle ne fut pas engloutie par les flots et fut déclarée innocente.

Le cavalier de Sauveterre recueillit Felipe et le soigna.
À peine était-il en sécurité qu’il apprit que ses parents et ses sœurs avaient été égorgés dans leur logis. Cela le plongea dans un terrible désespoir, pire encore que la morsure de sa chair meurtrie.
Ses traits déformés par la souffrance s’apaisèrent quelque peu grâce au sourire radieux de Marie. Car le bon samaritain avait une fille, et l’amour naquit entre les jeunes gens.
Felipe demanda la main de Marie à son père.
Cet homme, Dieu ait son âme, était d’une ouverture d’esprit exceptionnelle. Il accepta et fit tout pour que Felipe fût bien accepté à Sauveterre.

Mais deux ans plus tard, la haine et la défiance obstinée de l’étranger rattrapèrent Felipe. Des brutes avinées faisant la chasse aux morisques laissèrent leur sillage de sang et de terreur sur un chemin isolé.

Tombé dans un guet-apens avec deux de ses amis, Felipe n’avait aucune chance de s’en sortir. Lorsqu’on lui apprit l’irréparable, son épouse Marie, ta grand-mère, enceinte de huit mois, fut prise des douleurs de l’enfantement. Je suis né en décembre 1612, le jour de la mort de mon père.

Je pars combattre l’armée du roi d’Espagne, le fils de celui qui chassa cruellement mes parents. J’ai le cœur brisé de t’abandonner, Agnès, ma douce enfant, mais je dois partir, car j'ai juré fidélité à Louis XIII.
Si je meurs, tu n’auras pas à rougir de ton père. Je te serre sur mon cœur. Pense toujours à moi. Je t’aime.

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