Les reflets bleutés de la crème anglaise

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J’écris avec les pieds. Ils sont la pointe de la pointe de mon bic sur le tapis que la planète couche sous mes semelles chaque jour. Ils sont mon saphir plongé dans le disque du monde. On  [+]

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— Et d’où vous vient cet appétit insaaaatiable de littérature, cette gourmandise immmmodérée des mots ?

Oh la plaie ! C’est bien une question de journaliste à la gomme, ça... Celui qui me fait face est encore jeune, plein d’entrain. S’il continue à cette allure, il a toutes ses chances de finir chroniqueur littéraire à la télé. Il en a déjà toute la panoplie de tics et coquetteries. N’empêche que sa question a allumé la mèche d’un vieux souvenir oublié qui réveille mes zygomatiques d’ordinaire sclérosés. Est-ce que je dois y répondre sincèrement pour autant ? Non. J’ai une réputation à tenir. Mon éditeur me ferait la gueule et j’y perdrais mon strapontin au cercle des intellectuels qui comptent dans ce pays. Alors, pendant que je lui réponds des banalités au kilomètre en pilotage automatique, je me repasse intérieurement le film de ce vieux jour délicieux et soudainement ramené à la surface.

Ma mère m’avait confié son Tupperware orange comme si c’était le Saint Graal. « Surtout, tu me le perds pas ! », « Oui, M’man... », « Et tu me l’abîmes pas en jetant ton sac par terre comme d’habitude ! », « Mais oui, j’te dis... »
Ce jour-là, moi et mes copains de la 5ème Coquelicot avions cours d'Education Manuelle et Technique (EMT). Le prof cumulait un manque de charisme absolu (petit, gros, rougeaud, barbe négligée) et un patronyme lourd à porter face à une trentaine de farceurs pré-pubères. Mais à part ça, Mr Salot était un type sympathique et généreux. Il se murmurait pourtant qu’il était communiste, ce que je trouvais fort curieux puisqu’ils étaient censés être méchants... Enfin moi, je l’aimais bien parce qu’il avait tendance à privilégier la cuisine au bricolage dans ses cours.

Au programme cette fois-ci, une crème Caramelita. La mienne fut particulièrement réussie : œufs en neige gonflés et moelleux comme des gros cumulonimbus, crème anglaise légère et onctueuse, caramel abondant et soyeux. Une merveille que j’avais versée encore chaude dans mon Tupperware, puis glissée dans mon cartable US Army à bretelles. Il ne restait plus qu’à mettre le chef d’œuvre au frigo une fois rentré. C’était le dernier cours de la journée et je pris comme chaque soir le bus du retour avec les copains, théâtre du sympathique chahut habituel.

Arrivé à la maison, je me rendis très vite compte qu’il y avait un problème en posant mes affaires sur la table de la cuisine. Une grosse tâche brune s’était formée au fond de mon cartable. Je passai la paume de ma main sur la toile en tissu kaki, et la retirais toute poisseuse. Je défis immédiatement les brides du sac et sortis le plat en plastique désormais bien léger. Et pour cause ! Au fond du plat, les œufs en neige avaient maintenant pied. Ils s’étaient tellement ratatinés qu’ils faisaient peine à voir, tristes et gris comme la mousse qui reste au fond de la baignoire après qu’on l’ait vidée. Mes cours du jour dans leur classeur cartonné, par contre, flottaient comme des bienheureux dans un bon litre de crème anglaise.

Quel gâchis ! J’étais vraiment triste de voir mon dessert ainsi perdu. Mais comment réparer une telle catastrophe ? Je sortis le classeur du cartable, le posais sur la nappe cirée et ouvris les anneaux. C’était un véritable carnage. La crème avait pratiquement imbibé toutes les feuilles, les collant les unes aux autres. J’en avais plein les mains. Tous les cours de la journée y étaient passés : français, anglais, sciences physiques. Je sortis d’abord les feuilles de français, les plus touchées, ne sachant que faire.

Je rêvassais ainsi quelques minutes puis passais machinalement mon index sur la première feuille, y recueillant une petite quantité de crème. Je contemplais alors le bout de mon doigt et m’étonnais de voir que la crème avait pris une teinte légèrement bleutée. Mon regard se porta de nouveau sur la feuille et je m’aperçus que mon geste avait en partie effacé mes mots tracés au stylo encre. Après tout, pourquoi pas ? J’ai mis le bout de mon doigt dans la bouche et aspiré la crème. Mais... Mais... Humm, c’était délicieux ! J’ai répété l’opération, sur les pages de français, puis sur les pages d’anglais. Ligne après ligne, consciencieusement. Mes feuilles se vidaient de leurs mots au fur et à mesure que je me remplissais de crème anglaise à l’encre. Je me suis arrêté juste avant l’indigestion et les cours de sciences physiques, qui de toute manière me restaient toujours sur l’estomac.

Est-ce qu'on peut se couler dans un souvenir comme les crèmes dans le ventre bombé des Tupperware orange ? Si oui, je veux bien me verser dans celui-là tant que je suis encore un peu tiède. Voilà donc pour ma gourmandise « immmmodérée » des mots. Mais où avais-je donc enterré ce souvenir toutes ces années ? Et quand est-ce exactement que j’avais perdu cette innocence, cette fantaisie ? Ah ! Des questions de vieillard ça. Bien, il faut que je pense à dire à ma femme de veiller à glisser dans mon cercueil un Tupperware orange. Personne ne va rien comprendre, ça va jaser dans le microcosme et c’est bien ce qui m’amuse. Houlà, est-ce que j’ai pris mes cachets ? Je débloque à pleins tubes, là. Il m’a vraiment fait disjoncter avec sa question, lui.

D’ailleurs, tiens, le revoilà. Mon interlocuteur se racle respectueusement la gorge, ce qui achève de me ramener à la réalité de notre interview, au milieu d’un silence sans doute déjà trop long. Je suis soudain saisi par le doute. Qu’est-ce que j’ai bien pu raconter à cet hurluberlu pendant que je rêvassais ? Bien, dans l’incertitude, autant avoir l’air digne :

— Humm... Je crains de m’être égaré un peu loin de votre question. Vous m’aviez dit en préambule que nous parlerions de Soljenitsyne, n’est-ce pas ?
— Dont vous êtes un de nos plus éminents spécialistes, faut-il encore le rappeler...
— Oh, modestement. Modestement. Mais je vais vous raconter une anecdote au sujet de ce grand homme...

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