Les pouvoirs du rock balancing

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Elle a neuf ans, Marlène.
Elle a perdu son père, elle a perdu sa mère, tous les deux en même temps, le même jour, lors d'un accident de voiture. Cela fait trois ans maintenant.
Aujourd'hui, elle vit dans un foyer de l'enfance parce que personne dans sa famille n'a voulu la prendre en charge. Elle avait bien compris que sa grand-mère et sa tante n'avaient pas les moyens et que cela voulait dire pas assez d'argent pour l'élever.
Elle n'en revient pas, Marlène, d'être sans famille. Cela lui encombre le cerveau et fait tambouriner son cœur.
Elle s'en souvient très bien de ses parents , même si elle était encore très petite quand ils étaient partis. Elle les adorait et eux aussi l'aimaient extrêmement fort.
Elle se souvient tellement d'eux ! Elle avait déjà six ans quand le train les avait dévorés sur le passage à niveau. On a déjà beaucoup de mémoire et de souvenirs à six ans.

Ils faisaient plein d'activités ensemble, des jeux, des lectures, des pièces de théâtre dans le salon. Même un grand voyage jusqu'en Italie avec cette horrible voiture qui les séparerait peu de temps après.
Ils se faisaient plein de bisous et de câlins.
Quand Marlène y repensait, elle ne pouvait retenir ses larmes. Comme elle les aimait ! Comme elle voudrait encore se réfugier dans leurs bras, se reposer sur leurs genoux !

Dès qu'elle était dans son lit, au foyer, elle se persuadait qu’il y avait forcément un moyen de les faire réapparaître ou un moyen de les rejoindre..
Une nuit, des souvenirs lointains lui sont revenus. Dès l'âge de trois, quatre ans, elle avait été fascinée par la magie, par les numéros que Mathilde, la maîtresse de Maternelle, leur faisait découvrir, auxquels elle tentait de les initier. À la fin de chaque séance, quelque chose ou quelqu'un d'inattendu, même si c'était une marionnette, apparaissait.
Marlène se persuada que la magie pourrait lui permettre de revoir ses parents. Elle voulait le croire. Il fallait qu'elle trouve une idée fantastique qui ferait que tout allait changer.

Le foyer se situait au bord de mer. Sous les bâtiments, il y avait une grande plage où les surveillants conduisaient parfois les enfants quand il faisait beau. Ils pouvaient même se baigner avec une bouée en plastique.

Pour le moment, c'était l'hiver. On était en janvier, il n'y avait personne sur la plage et elle s'arrangeait pour y aller seule, au moins deux fois par semaine. Elle s'échappait des lieux, pendant le moment de la sieste, sans que personne ne s'en aperçoive, tant elle était discrète.

Avec des galets de toutes tailles et de différentes nuances de couleurs, elle érigeait pour son papa et pour sa maman des statuettes de toutes formes. C'était difficile de les faire tenir en équilibre. Elle s'était mis dans la tête que si dix statuettes résistaient pendant un mois, malgré le vent, malgré les marées, elle retrouverait ses parents l'attendant sur le sable. C'était comme de la magie, pensait-elle.

Un jour, un monsieur qui portait un long filet sur ses épaules passa à côté d'elle et lui dit :
— Tu fais du Rock Balancing, petite fille ?
— Non, Monsieur, je fais des petites statues et je les envoie à mes parents par la pensée. Tous les deux, ils sont partis, Monsieur. Et moi, je voulais mes parents.
Ses yeux se voilèrent et des larmes s'échappèrent.
Le pêcheur s'assit à côté d'elle et lui mit un bras sur l'épaule.
— Ne pleure pas, petite fille, je comprends tout ce que tu dis et tout ce que tu fais. Tu viens du foyer, là-haut ?
Elle opina de la tête.
— Pour moi et ma femme, c'est le contraire, petite belle. Nous, on ne peut pas avoir d'enfant et je voudrais bien trouver une idée comme la tienne. Peut-être que si moi aussi, je me mets au Rock Balancing, c'est comme ça qu'on appelle ton art, à force d'en faire, Catherine et moi, on aura des enfants, au moins un.
— Ça , c'est de la magie, Monsieur, c'est pas du Rocking je sais pas quoi.
— C'est pareil, petite fille.
Pour être sûr de revoir la fillette, il usa d'un stratagème :
— Est-ce que tu as des photos de tes parents ?
— Oui, on m'en a donné.
— Tu pourras m'en apporter la prochaine fois ? Je suis photographe, je te les agrandirai pour que tu les voies mieux encore, ton papa et ta maman.Tu me trouveras, je viens presque tous les jours ici même quand je ne pêche pas, parce que j'ai une chienne qui adore se promener sur la plage. Elle s'appelle Zina. Et toi, me diras-tu ton nom, petite fille ?
— Je m'appelle Marlène. Et toi, Monsieur ?
— Tu m'as dit « toi » et pas vous, c'est un bon signe, petite Marlène. Moi, je suis Jean, ce n'est pas difficile à retenir, pas vrai ?
— C'est vrai, Monsieur Jean et votre femme, elle s'appelle Madame Catherine.
— Tu es très attentive, jolie Marlène. C'est magique que nous nous soyons rencontrés. Pas un peu vrai ? demanda-t-il avec un grand sourire.
Elle tourna son regard vers le ciel comme pour demander à ses parents ce qu'ils en pensaient puis elle dit :
— Je crois que papa et maman aussi vous trouvent gentil.
— Je m'en vais avant toi, répondit Jean, pour te laisser un peu tranquille avec eux. À bientôt, petite Marlène.

Deux ans plus tard, après de multiples démarches, l'enfant fut accueillie chez Catherine et Jean qu'elle continua à appeler par leurs prénoms, parce que souvent ils évoquaient un papa et une maman qui continuaient à exister en elle et en l'honneur desquels tous trois, dès qu'ils en avaient l'occasion, continuaient à pratiquer le Rock Balancing.
Marlène faisait d'énormes progrès et de ses créations s'exhalait la magie des pierres, s'en allant offrir tout son amour à ses parents adorés.

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Soseki · il y a
Suis contente de vous avoir découverte !
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JAC B · il y a
Oui, ce paradoxe, d'être SANS famille et de se sentir "encombrée ", c'est tout à fait juste. C'est devenu la mode maintenant et cela n'a plus beaucoup de sens d'empiler des petites tours de galets si ce n'est de détériorer les bords de mer et les lits des rivières, on commence à voir des écriteaux qui l'interdisent. Pourtant c'est toujours émouvant de penser qu'ils jettent vers le ciel une pensée de quelqu'un qui passait. Joli texte Claire.
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Felix Culpa · il y a
Tout est bien qui fini bien ! Je vous invite à découvrir : la légende des étoiles :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-des-etoiles

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Nelson Monge · il y a
Très beau texte.
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M. Iraje · il y a
Un texte émouvant comme une peine d'enfant, et une fin heureuse. Que demander de plus ... ?
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De margotin · il y a
Mes voix
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T. Siram · il y a
Il faut peu de chose parfois pour améliorer son existence...
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Jean Calbrix · il y a
Une belle rencontre qui, si elle ne comble pas totalement le vide de l'absence, contribue à le rendre supportable. Bravo, Claire ! +5

Je vous invite à un spectacle nocturne si le cœur vous en dit : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture

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Christopher GIL · il y a
Texte assez touchant et dur aussi pour cette petite fille..mes voix!
Si vous voulez de la lecture, venez sur ma page 😄

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Yasmine Anonyme · il y a
Toutes mes voix pour ce texte très émotionnel!

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