Les pirates au court-bouillon

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« A l’abordage ! », titrait le journal local dans la colonne des faits divers. « La petite ville d’Aire-sur-Couff est la cible depuis plusieurs semaines d’une bande de pirates en culottes courtes qui détroussent les commerçants en commettant de menus larcins. Bonbons, magazines, jouets… constituent la majeure partie d’un butin qui, pour l’instant, fait toujours l’objet d’intenses recherches de la part de la police locale, en conflit de compétence avec le Bureau international maritime. Faudra-t-il lancer le plan Vigipirate ? » 

Le brigadier Maynard, chargé de l’affaire des « pirates au court-bouillon » comme on la surnommait au commissariat, proféra quelques jurons. Cette affaire suscitait suffisamment de moqueries sans que les journalistes n’aient besoin de s’en mêler. Ah, qu’il est loin le temps des braqueurs de banque, soupirait-il, une pointe de nostalgie dans la voix. 

Pour en revenir à son affaire, cela faisait trois semaines que plusieurs commerçants du coin – le libraire, les deux boulangers, la fleuriste et d’autres encore – signalaient de multiples vols à l’étalage, qui se distinguaient par leur mode opératoire : les agresseurs, qui ne dépassaient pas l’âge de 12 ans, agissaient toujours en duo. Le premier attirait l’attention du vendeur, généralement en faisant tomber un objet, tandis que le second s’emparait du trésor en s’écriant : « A l’abordage ! » Puis les pillards prenaient leurs jambes à leur cou, et le vendeur n’avait plus qu’à constater le délit. 

Jusque-là, Maynard n’avait pas poussé bien loin ses investigations, au vu des objets dérobés. Quelques paquets de bonbons – souvent ceux en forme de crocodiles, curieusement –, barres chocolatées, biscuits, mais aussi magazines et livres, l’une ou l’autre fleur, et quantité de jouets : sifflets, billes, jeux de cartes, autocollants et figurines… Bref, des pirates plus espiègles et gourmands qu’avides de pièces d’or. De plus, les enfants n’agissant pas masqués – des amateurs, sans aucun doute – quelques noms circulaient déjà dans la bouche des commerçants. Le brigadier n’avait pu établir de portraits-robots des agresseurs présumés, mais comptait cependant faire une visite de courtoisie chez les institutrices du coin pour leur poser quelques petites questions de routine. Et pourquoi ne pas en profiter pour terroriser les enfants, histoire de les pousser à la délation, hmmm… 

Fort heureusement pour les écoliers, le bricard n’eut pas l’occasion de manquer à la déontologie, puisque l’enquête prit un nouveau virage lorsqu’il fut contacté par le facteur chargé de la tournée du centre-ville. Au téléphone, celui-ci lui indiqua en riant qu’il avait des « révélations à lui faire » au sujet de l’équipage sanguinaire qui écumait la ville. C’est ainsi qu’arriva au commissariat, l’après-midi même, un fier-à-bras aux allures de facteur, traînant derrière lui un moussaillon chétif, rétif, et peu coopératif. Le facteur décrivit l’agression dont il avait été lui-même victime : « Alors que j’effectuais ma tournée réglementaire, je fis une petite digression en discutant avec Madame Hannbony sur le pas de sa porte. Ma sacoche remplie d’enveloppes était restée accrochée sur mon vélo. C’est alors que j’entendis crier derrière moi « A l’abordage ! » et que je vis ce moussaillon s’enfuir à toutes jambes, une poignée de cartes postales à la main. Mais ce pirate a oublié un détail : il n’était pas en mer !... Et sur la terre ferme, un facteur à vélo va beaucoup plus vite qu’un pirate à pied, même s’il n’a pas de jambe de bois ! J’ai donc rattrapé ce forban, et lui ai fait avouer la raison de son pillage. » 

La raison, Maynard la découvrit rapidement. Le fils de la directrice de l’école était hospitalisé depuis quelques semaines. Touchées par sa situation, toutes les institutrices avaient décidé d’organiser une collecte de jouets et de friandises pour égayer les patients du service de pédiatrie. C’est ainsi que dans la classe de Madame de Berry, quelques enfants avaient eu la curieuse idée de se reconvertir comme pirates, dont l’unique motivation était d’apporter à ces enfants malades de quoi occuper leurs journées et remplir leur estomac. Dans la bande, un boucanier plus rêveur que les autres a choisi de détrousser le facteur, pensant que les enfants seraient contents de lire des cartes postales venues des quatre coins du monde, portes ouvertes au vagabondage de l’imagination, passeports d’un voyage au pays des rêves inachevés… 

Maynard obtint les noms de la bande – entre autres Bachir Bouzouk, Barbara Rousse, Jacques Moineau ou encore Katie Penncrochet – et parvint à leur soutirer une carte au trésor après avoir brandi la menace de les mettre à fond de cale. Il accéda ainsi au butin, bien caché dans le local des pêcheurs. 

Avertis, les commerçants décidèrent de ne pas porter plainte contre les féroces pirates – sans doute trop effrayés par de sanglantes représailles ! Ils réunirent cependant la bande de flibustiers pour une petite remise à niveau quant à la différence entre un don et un vol. Ils assortirent ce discours de travaux d’intérêt général. C’est ainsi que durant trois mois, l’on a pu entendre de curieuses injonctions émaner de tous côtés de la ville : « Allez, bande de marins d’eau douce, astiquez-moi ce pont et que ça brille, sinon je vous mets aux fers ! » 

Ainsi naquit et s’acheva la glorieuse ère de la piraterie à Aire-sur-Couff, hélas trop souvent oubliée des livres d’histoire.

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