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Les pièges se suivent

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Piégé ! Il se retrouvait pris au piège... L’expression s’appliquait on ne peut mieux à son cas. L’amertume qui l’envahissait n’avait d’égale que la réalité de ce constat : il s’était bel et bien fait avoir sur toute la ligne. Ce sentiment avait peu à peu pris le pas sur tous les autres. En sus, il n’avait rien vu venir ! C’est d’ailleurs le propre de tout piège digne de ce nom : donner une impression de sûreté, puis se refermer implacablement sur sa proie. Les souvenirs heureux et les sourires confiants s’estompaient pour céder la place à une cruelle lucidité.
Romain avait commencé par sauter à pieds joints dans le piège originel. Un matin de chaleur étouffante, il avait pointé le bout de son nez et les ennuis avaient commencé. Il s’était ensuite laissé piéger par les illusions de l’enfance, qui n’avaient pas résisté à l’épreuve de la vie d’adulte, ni aux sirènes de l’amour, avec leur train de désagréments.
Après l’innocence passive des toutes premières années, il avait dû prendre le chemin de l’école et affronter les pièges des rapports humains – compétition, jalousie, méchanceté – réduits à l’échelle enfantine, tentant de les déjouer à l’aide du peu d’armes dont il disposait, lui si discret, presque effacé. Toutefois, il se découvrit alors un don pour l’étude qui lui facilita les choses, en ce sens qu’il tenait les terreurs du préau à distance. Durant cette période, Romain se mit à rêver d’autres horizons. Les vacances champêtres avec la famille, les chevauchées imaginaires en tenue de cow-boy, colt au poing, et la défense chevaleresque de damoiselles en détresse, armé d’une épée en bois, l’aidèrent à atteindre l’adolescence en ayant l’illusion d’y avoir réchappé. Il ignorait encore que, une fois qu’un piège s’est déclenché, rien ne saurait lui faire lâcher prise.
Au piège de la vie dite active, quand il dut suivre une formation professionnelle et gagner sa vie, il opposa longtemps la lecture, en guise de moyen d’évasion. Grande littérature ou romans policiers, bande dessinée western ou humoristique, ses goûts couvraient une vaste palette. Il avait ses auteurs comme ses dessinateurs de prédilection. La voie universitaire ne faisant pas partie des traditions familiales, il lui avait semblé naturel d’opter pour un apprentissage, ce qui représentait déjà un considérable pas en avant par rapport à ses parents, qui étaient entrés à l’usine dès la sortie de l’école. Et puisqu’il était manifestement plus intellectuel que manuel, il s’était laissé aiguiller vers un métier administratif, bien qu’il n’éprouvât aucun intérêt particulier pour une telle carrière. Au terme de son apprentissage, qu’il termina brillamment, il eut là aussi l’impression de s’en être sorti sans encombre. Il entra au service d’une société d’assurance en posant les yeux sur un horizon lointain : la perspective de la retraite.
En parallèle, il avait commencé à s’intéresser plus sérieusement à la gent féminine. De tout temps, il avait été attiré par les filles – avant la maternelle déjà, l’une avait sa préférence –, mais dès lors ce fut le vrai traquenard qui s’ouvrit béant !
Longtemps abonné aux amours impossibles, tortueuses ou chimériques, il avait quand même vécu tout ce dont il n’avait jamais osé rêver dans ce domaine : la conquête de longue haleine, la séduction par défi, la métamorphose des sentiments... Lui aussi avait été l’objet de convoitise, de la part de femmes de toutes sortes, plus ou moins libres, affirmant leur côté garce ou misant sur leur regard d’ange. Si certains de ces pièges s’étaient révélés douloureux en fin de compte, force lui était d’admettre que d’autres avaient été marqués du sceau de la volupté, lancinante ou passagère, intense ou éthérée, inoubliable en tout cas.
Le premier de ces pièges avait eu pour nom Marie-Claire, une jeune fille un peu louche, qui l’appelait son « mari » et lui demandait de l’accompagner quand elle cherchait une cabine pour téléphoner à d’autres garçons – le téléphone cellulaire n’ayant pas encore été inventé. Le pire, c’était qu’il la suivait comme un petit chien. Il est vrai qu’elle avait été la première à le « choisir ». L’événement s’était produit dans un dancing aménagé au fond d’une cave, dont le plafond était constitué de voûtes en pierre. Son meilleur ami de l’époque, Greg, avait pris son courage à deux mains pour aller inviter Marie-Claire à danser, mais elle lui avait répondu, en désignant Romain de la tête : « Je préfère danser avec ton copain ! » C’était ainsi qu’elle l’avait ferré.
Les pièges du même acabit s’étaient succédé jusqu’à ce que le piège absolu le retînt, sous les traits de la femme de sa vie – piège délicieux de la révélation. Après quoi, un autre piège s’était tendu : les enfants. Celui-là était d’autant plus perfide que, à première vue, il arborait les promesses d’un bonheur inespéré. Pourtant, c’était pour ensuite mieux étreindre sa victime, tel le boa constricteur, et la condamner aux mille tourments du parent soucieux, désarmé, méprisé, voire culpabilisé, et ce, à perpétuité.
Piégé au fil des ans par les strates successives qui l’avaient enveloppé, il disposait de moins en moins d’espace vital, étouffant sous le poids des désenchantements, des contraintes et des regrets. L’interrogation qu’il lui restait était celle de savoir si sa fin terrestre serait synonyme de piège ultime ou au contraire de libération...
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Francine Lambert · il y a
Une image bien morose de la vie ! Tous ces pièges successifs qui se referment sur ce pauvre Romain ne sont-ils pas ceux dans lesquels il s'enferme lui-même par manque de volonté ? Ce personnage me paraît subir la vie plus qu'il ne la vit . . . J'ai aimé votre manière d'exprimer cette sorte de fatalité qui le condamne inexorablement à "être piégé", au plaisir Gambit !
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Patrick Chambettaz · il y a
Merci de cette analyse on ne peut plus pertinente ;-) À bientôt !
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Elena Hristova · il y a
pure fiction ou autobiographie cachée? Qu'importe, j'ai adoré, cela remet sur le tapis un tas de questions intéressantes
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Patrick Chambettaz · il y a
Merci Elena ! Dans toute légende, dit-on, il y a un fond de vérité... ;-)
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Merlin28 · il y a
Il n'avait ucune chance, nous sommes trop forte en la matière.... parole de Merlinéa ;)
Mais nous ne sommes pas toutes aussi cruelles!
Merci Gambit

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Doria Lescure · il y a
beau récit qui nous laisse voir un personnage dense dans une narration qui ressemble à un synopsis de film. On y verrait assez bien un Woody Allen en rôle principal, vu que la vie est une maladie 100% mortelle... merci Gambit pour ce beau moment de lecture !
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Patrick Chambettaz · il y a
Merci de votre appréciation. Woody Allen serait en effet très bien dans le rôle :-)
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Utilisateur désactivé · il y a
désolée que votre piège porte mon prénom. Heureusement qu'il s'agit d'une fiction. J'adore votre manière d'écrire et de "raconter" au sens noble du terme. merci.
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Patrick Chambettaz · il y a
Le choix de ce prénom était effectivement le fruit du hasard. Merci d'avoir "quand même" apprécié.
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Violette · il y a
Difficile d'éviter les pièges de la vie, nous avons pratiquement tous le même mode de vie, donc les mêmes déboires. Les plus forts qui s'affirment
ne sont pas épargnés, rien n'est parfait pour personne.

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Françoise Grand'Homme · il y a
Des pièges qu'on choisit soi-même plus ou moins. On se met des barrières, on n'ose pas s'affirmer, aller au bout de ses rêves. mais, même le rêve peut se révéler un piège. C'est le piège de la vie, on n'en a qu'une, on n'est pris dedans. Elle est faite de contraintes et de devoirs, mais n'empêche pas une certaine liberté.
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Geny Montel · il y a
La vie est remplie de pièges...
Heureusement, il y aura toujours la solution de secours pour ce malheureux Romain : le divorce.
Il y a beaucoup de vérité dans votre texte. Belle écriture !

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Fred Panassac · il y a
Une vision bien triste de la vie mais ce n'est pas faux car nos choix ne sont qu'illusion. Pourtant je préfère tous ces pièges décrits ici au piège de la solitude dans lequel sont enfermées certaines personnes. Un beau texte !
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Keith Simmonds · il y a
Une belle écriture pour cette vision somber de l'existence humaine! Bravo!
Mon vote! Merci bien de votre soutien! Je vous invite maintenant
à venir revoir mon “Bal populaire”! Merci d’avance!
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