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Les pieds sur terre

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Pierre Lieutaud

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Jean avait mal dormi, un sommeil haché de petits bouts de cauchemars, des séquences d’angoisse, de honte, de reniement, de peurs. Derrière les fenêtres, les arbres s’inclinaient dans le ciel bleu. Les murmures du vent, assourdis par les doubles vitrages, bourdonnaient comme un rucher. Bizarre, le vent soufflait peu, le bruit était trop fort. Il verifia les fermetures, jeta un coup d’œil dans la rue. Une journée ordinaire. Des passants, des bus, des motos, des autos.
Dans la cage d’escalier, les bourdonnements étaient toujours là. Et si c’était des accouphènes, pensa-t-il, oui des bruits qui n’existent pas, son oreille interne usée par les années vibrait comme une calebasse, je ne peux pas rester comme ça, j’irai voir un medecin. Un peu rassuré par cette explication, il ouvrit la porte de l’immeuble et sortit dans la rue.
Sa rue. La même qu’hier, mais avec en plus des especes de panaches de brume au dessus de chaque passant et toujours le bourdonnement, partout, dans l’air, dans le feuillage des platanes, contre les façades. Un bruit diffus qui montait au ciel et disparaissait peu à peu comme absorbé par les nuages. Un bruit qui n’en était pas un. Quand il s’approchait d’un passant, d’un homme arrêté devant une vitrine, d’un enfant sur le chemin de l’école, le bourdonnement sorti du panache de brume devenait sifflement, gazoullis, puis se modulait progressivement et se transformait en mots incompréhensibles, puis en phrases.
Un chant syncopé s’échappait au dessus de la casquette visée sur la tête d’un africain appuyé au pied d’un portique métallique, un chant qui s’interrompait par instant, remplacé par des phrases courtes qui faisaient penser à un message publicitaire : il est encore en retard, on va se faire engueler. Et le chant reprenait alors que les traits de son visage restaient figés, indifferents. Une jeune femme passa devant lui, un panache de brume effiloché la suivait, coiffant sa chevelure qui tremblotait sous la brise, le chant cessa, remplacé par une phrase : quel sacré morceau, et puis le chant revenait, remplacé aussitôt par une autre phrase: mais qu’est ce qu’il fout. Il regardait sa montre...
La jeune femme marchait tout droit, le regard fixe. Des chants d'église sortaient de son panache et sa voix répetait: quelle erreur, ce mariage! Elle regarda le ciel, puis ses pieds, s’arrêta un instant, repartit pendant que la voix disait : des ruines, un enfant, un divorce, mais qu’est ce que je vais pouvoir faire ? Elle s’éloigna pendant qu’un groupe d’hommes en costume, cravatés, sacoches à la main, s’approchait à pas rapides. Eux aussi avaient leurs panaches, de petits nuages qui se cotoyaient comme des alignements de menhirs. Du premier sortait une musique classique, son propriétaire hochait légerement la tête pour rythmer la musique, ses mains bougeaient comme s’il tenait une baguette de chef d’orchestre, par moment, il regardait son voisin, une petite phrase sortait du nuage pendant qu’il clignait des yeux : il croit qu’il va prendre ma place, il se trompe, il faut que je m’appuie sur Paul. Et le concerto reprenait, pendant que son voisin émettait un charabia où se melaient des discours de conseil d’administration et des reflexions sur la stratégie à employer pour « faire tomber », c’était le mot, le musicologue qui marchait devant, suivi par la petite escouade qui défila devant Jean comme une revue de troupes dans le sifflement entremêlés de tous les panaches...
Depuis le matin, Jean entendait les gens penser. Une chose extraordinaire, inexplicable, incroyable. Il y avait eu l'homme invisible et voilà maintenant celui qui entend les pensées...Et cet homme, c'était lui...
Une vieille femme s’avançait, un panier à la main, des phrases  montaient de son panache : il à l’air gentil, ce type qui regarde passer les gens, il pourra me renseigner ;
- Pardon, monsieur, l’arrêt de bus du 27, c’est loin ?
Il a l’air d’hésiter, il n'est d’ici, ou je me suis trompée, ce n’est pas un brave homme, je l’embête,
- A 100 mètres, là bas, Jean montrait de la main l'habitacle de verre.
- Merci, monsieur,
Son panache s'effilochait, se tortillait, les mots qui en sortaient s'enfuyaient dans l'air de la ville: on se fait des idées sur les gens, tenez par exemple cette épiciere si ronchon, elle venait de perdre un enfant, je n’en savais rien, la prochaine fois que je la vois, je lui ferai un sourire, c’est rien un sourire, mais c’est beaucoup
La vieille dame souriait et s’eloignait avec son petit nuage..
Lui aussi prendrait le 27. Le long cigare de verre et de métal s’arrêta en soufflant. Un bourdonnement diffus, lointain l’entourait. Quand la porte s’ouvrit, un flot ininterrompu de paroles, de chansons, se deversa autour de lui pendant que les passagers descendaient. Il nota qu’ils secouaient imperceptiblement la tête pendant que leurs panaches se séparaient de l’espèce de brume épaisse où ils s’étaient embrouillés dans le confinement du bus. Il y en avait même certains qui agitaient franchement leurs têtes avec un air buté pendant que leurs panaches, comme des ronces intriquées, se décollaient difficilement de ceux de la foule. En même temps Jean entendait, couvrant des phrases qu’il comprenait, un bruit de fond, une cacophonie incomprehensible, une musique dissonnante, une accumulation de tous les sons. Et ce bruit montait au dessus de lui, des passagers, des arbres, se perdait là haut pendant que le bus, vide, les portes ouvertes, récuré de tous les sons, des dernieres bribes de phrases qui voletaient comme des papiers gras, semblait récuperer d’une tourmente.

Il arriva à son bureau où l'attendaient les paperasseries habituelles et sa secretaire, Marie. Il poussa la porte, Marie se retourna, un petit nuage de brume floconneux s'eleva au dessus de sa coiffure, comme une giclée de gaz et dedans une voix douce disait: le voila, il est un peu fripé ce matin...enfin, une journée de routine qui recommence. Je suis sûre qu'il va me dire, Marie, s'il vous plait, demandez à monsieur Tolbiac de passer aujourd'hui et sortez moi son dossier. Monsieur Tolbiac, cet imbécile qu'il ménage pour rien et qui va surement le rouler...
Jean regardait Marie. Son visage n'avait aucune expression, le petit nuage avait disparu.
- Marie, entre nous, que pensez-vous de Tolbiac?
Ce que je pense de Tolbiac? Une ordure qui l'embrouille, qui fait trainer les paiements, qui ne le paiera pas, j'en suis sûre et lui, il lui fait des mamours, comment ne réalise-t-il pas? Bon, je vais lui dire un peu ce que je pense, pas trop quand même, il a l'air d'estimer cette crapule.
Jean avait tout entendu... Se serait-il trompé à ce point?
-Je crois qu'il faut être prudent, ne pas faire trop de facilités. A lui comme aux autres clients, d'ailleurs.
- Bien. Demandez lui de venir cet aprés midi. Et sortez-moi son dossier, s'il vous plait.
Dans le panache de brume de Marie, les phrases se bousculaient: j'espère qu'il va comprendre...Quel dommage, un type si intelligent, si compétent, se faire rouler par des margoulins de bas étage...
L'après midi, Tolbiac entra dans le bureau avec un grand sourire, les mains tendues vers Jean. Des mots qu'il n'osait comprendre sortaient de son panache: quel imbécile..Mais regardez moi ce type. Il ne mérite que ça, se faire rouler. Qu'est ce que je vais pouvoir lui raconter pour qu'il attende encore un peu l'argent que je lui dois et qu'il n'aura jamais...
Paul écrivait sur une feuille blanche. Il remit le capuchon de son stylo, regarda Tolbiac comme s'il voyait s'éloigner un corbillard qui emportait un ami cher, un parent et il lui tendit la feuille....
Marie,voyez-vous, je n'ai plus d'illusion sur personne, c'est absolument infernal...
Le petit nuage de Marie était bleu, pommelé, un petit cumulus de beau temps, les mots qui en sortaient venaient du fond de son coeur : enfin, il a les pieds sur terre. N'aie pas peur, je suis là...






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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Francine Lambert · il y a
Lire dans les pensées des autres peut tourner au cauchemar ou être une bénédiction selon l'usage que le bénéficiaire en fera . . . votre texte me rappelle un peu le film "Ce que veulent les femmes", dont le héros entend les pensées. J'aime beaucoup l'idée directrice et la manière dont vous l'avez exploitée, au plaisir Diorite !
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Christine Śmiejkowski · il y a
Nous resterons tous les 2 dans la brume mais ça ne m'empêche pas de vous donner mes voix...
Signé une passionnée d'écriture qui revient après 3 ans d'absence et un tout nouveau récit, Nekana...

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Zouzou · il y a
à chacun sa brume , bien vu +5
moi j'ai mon " Ensuquée " , si vous aimez !

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Jean Calbrix · il y a
Après l'homme invisible, l'homme qui lit dans la pensée des autres, il fallait y penser. Flûte, me voilà découvert ! Bravo Diorite, grâce à ce talent, vous avez deviné que j'ai été séduit par votre joli texte, et que j'apprécie la poésie des petites brumes charmantes s'échappant du cerveau des gens ! +5
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Laureline · il y a
j'aime beaucoup, mes votes
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Djany · il y a
si l'on pouvait vraiment lire dans les pensées des autres ...Mon dieu je pense que ce serait très déstabilisant... Mes votes
merci pour votre passage sur ma page à très bientôt

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Coraline Parmentier · il y a
Très bon écrit, vous avez mes voix !
A présent, si vous voulez lire mon oasis embrumée de Haute Egypte en lice pour Imaginarius, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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