Les phares jaunes

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Entre le boulot et les enfants, j'aime prélever du réel quelques morceaux à mettre en mots, des situations saisissantes, plutôt existentielles, qui viennent souligner des moments plus intenses ou  [+]

Image de Eté 2016
Les phares jaunes éclairent la route, les virages serrés s'enchaînent. Un lapin surgit soudain dans la lumière et mon père s'exclame. Le moteur nous assourdit, nous, les enfants à l'arrière. On ne met pas les ceintures de sécurité. On s'allonge sur la banquette en moleskine noire pour commencer à dormir, quand on en a assez de regarder les routes défiler sous la lumière jaune. Autour, ça sent le terroir, les champs, la terre humide. Devant, les parents, garants de notre sécurité, de leur énergie à toute épreuve, de leur projet fou.

Quand enfin le moteur s'arrête, on est tous endormis à l'arrière. On fait toujours les trajets tard dans la nuit. D'abord dans la 4L blanche, mon plus vieux souvenir. Mon petit frère est à l'arrière avec moi, enveloppé dans une couverture rouge et noire. Il sourit dans le noir quand ma mère ouvre la portière pour le chercher. Il ne s'est pas endormi, le petit coquin. Plus tard dans un break vert olive, il n'y a plus mon petit frère, mais un garçon un peu plus grand qui me tient compagnie. Il s'appelle Arnaud, il est grand, il est gentil. On se fait peur en regardant les voitures défiler à l'arrière de la banquette, en imaginant que des ennemis nous cherchent. Mon père à l'avant, il conduit seul. On revient de la campagne, toujours.

Le chemin d'automne monte légèrement et pénètre dans la ferme immense que mes parents ont achetée, adossée à des champs après un lot de virages dans une colline sauvage. Une ferme très en ruine. Tous les week-ends y sont consacrés. Ça sent l'herbe très fraîche et la terre, les feuilles et l'eau glacée qui sort d'un tuyau dans les bassins. Au début, il n'y a pas de chauffage autre qu'une cheminée, nous dormons par terre dans des sacs de couchage à l'étage avec un vieil escalier qui va vite sauter. Tout va sauter d'ailleurs, tout va changer assez vite sous les opérations de mon père, artisan du chantier. Des maçons travaillent avec lui, des camions viennent déverser des tonnes de sable, de gravier, des matériaux. Nous les enfants, ne voyons que les avantages. Un nouveau tas de sable, de gravier, des amis qui viennent aider, les enfants des fermes voisines. C'est l'épopée.
Ma mère veille sur les enfants, deux autres petits frères sont nés, ils déambulent en parka entre le ciment, les démolitions, la cuisine humide et trop grande. Elle fait à manger pour quinze.

Il y a une période particulière où l'on invite des petits amis pour moi, une voisine, une cousine, Arnaud, le gentil voisin. Mes parents sont soudain plus silencieux, le visage tourné vers l'intérieur de leurs pensées. Les travaux continuent, les camions, les amis défilent à la même allure, il me semble. C'est l'automne, les feuilles sont terriblement rouge-orange, balayées par un vent froid. Les amis sont aussi plus tendres, silencieux. La terre semble retournée en rouleaux dans les champs. Je n'ai plus mon petit frère. Il est dans la terre justement. On fait des marches dans le vent, ma mère ne parle plus, elle a son visage pâle et défait que je lui connais de cette période, un visage tellement désolé, frappé d'incompréhension. Tous deux, mes parents, comme arrêtés dans leur élan. Figés. Les feuilles d'automne, la terre brune, huilée des champs nous accompagnent. Moi je grimace au milieu. Sur les photos, je grimace, berchue. Noël arrive, ma mère est là, gracieuse somnambule, absente. Elle a du mal à sourire, ses grands cheveux roux entourent son petit visage aigu, pâle. Entourée de tantes, d'amies. Je n'ai pas d'image de mon père, pas de photos de lui de cette époque particulière. Grands cheveux bouclés noirs. Ma mère m'a fabriqué un très joli cadeau de ses mains : une petite épicerie fine en bois, peinte, avec des fruits et légumes en plastique et une marchande. Le genre de cadeau dont rêvent les petites filles. J'ouvre le cadeau chez ma tante où l'on fête Noël. Il y a mes tantes, mes grands parents, mes oncles, beaucoup de cousins et de cousines. Ma mère se tient, endolorie, au milieu de la famille. Son sourire est triste et fin, ses yeux cernés. Elle a trente-et-un ans.

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