Les Petites Roches

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Il ne me restait plus qu’un dernier tableau à décrocher dans la salle à manger. En fait, il ne s’agissait pas d’un tableau mais d’une photo noir et blanc mise sous verre. Je n’avais jamais vraiment compris ce qu’elle faisait ici, dans cet appartement bourgeois de la rue des Acacias, entre les moulures, le parquet à petit point de Hongrie, les fauteuils Voltaire et la commode Louis XV, tout ce qui constituait l’héritage de Bonne.
Elle devait dater de la fin des années 50, le papier photo avait un grain brillant qui accentuait le contraste entre le noir et blanc, l’ombre et la lumière. C’était un paysage de montagne, une chaîne de sommets, ça montait, ça descendait. Adolescent, j’avais rêvé d’y jeter des couleurs, un arc-en-ciel, pour la réveiller. Etudiant en médecine, j’y avais lu un improbable ECG et diagnostiqué une étrange maladie de cœur. Aujourd’hui je me demandais ce que j’allais pouvoir en faire.

Le paysage m’avait toujours semblé aussi sombre, aussi austère que Bonne. Cette grand-mère qui portait si mal son nom, elle qui aurait pu être taillée à même la roche de ce massif, tant elle était acérée, coupante dans ses mots, dans ses gestes, dénuée de tendresse, imposante, toute en creux et en bosses. Jusqu’à ce banc de nuages qui s’étirait au premier plan et me rappelait le foulard de soie blanche qu’elle nouait autour de son cou.

Bonne était morte en octobre 1966, je venais d’atteindre mes 16 ans. Je n’ai pas le souvenir de larmes, de chagrin, peut-être ai-je entendu quelques sanglots un soir où maman se croyait seule. Après l’enterrement, nous avions continué à habiter tous les deux l’appartement de la rue des Acacias, les meubles, les rideaux et la photo : tout était resté comme elle avait toujours décidé que les choses devaient être.

Je décrochai le tableau, il ne pesait pas lourd entre mes mains. Une plaque de verre me séparait de la montagne. Jamais nous n’étions allés à la montagne. Nous ne partions en vacances qu’au Touquet, l’air iodé était vivifiant, c’était bon pour ma santé fragile, disait Bonne, nous arpentions des kilomètres de plage de sable qui se déroulaient à l’infini. Je croyais mourir d’ennui les jours de pluie, interminables, dans cette maison où tout me semblait moisi. Dans la cuisine flottait une sempiternelle odeur de poisson blanc. Seul, dans les pièces sombres et humides, je m’inventais des rêves de lumière, de soleil, de chaleur, de père en attendant la rentrée à Paris, les retrouvailles avec les copains, le retour à la vie.

Je retournai la photo machinalement. Elle avait toujours été accrochée au mur de la salle à manger, au-dessus du buffet où Bonne remisait la vaisselle des grands jours. Quel que soit le jour, nous prenions nos repas dans la salle à manger, chacun à sa place, celle de ma mère étant face à la photo. Elle mangeait du bout des lèvres. Combien de fois avait-elle déjeuné, dîné là ? Cela avait duré jusqu’à mon départ de la rue des Acacias, j’avais 22 ans. De ma mère, j’ai le souvenir d’un regard éteint, un sourire triste, une attitude contrainte. Que voyait-elle ? A quoi pensait-elle ?

Le carton arrière du sous-verre était maintenu par quatre petits crochets. Je fis sauter le premier, les autres suivirent. Au dos de la photo, une feuille était collée, couverte d’une petite écriture pointue qui m’était totalement étrangère.

Saint-Hilaire du Touvet, le 12 février 1950
Ma bien aimée, j’ai pris cette photo le soir de ton départ. Le soleil se couchait sur la chaîne de Belledonne, un embrasement d’orange et de rose. La montagne flamboyait ! Qu’importe finalement que cette photo soit en noir et blanc, je sais que ces couleurs sont ancrées dans ta mémoire et que, quand tu la regarderas, par la magie du souvenir, elle s’illuminera... Alors tu penseras à moi, à nous, à nos rendez-vous sur la grande terrasse. Je donnerai ma vie pour te serrer encore dans mes bras
Pour prendre cette photo, j’ai bravé les foudres de la surveillante, la bien nommée Mam’zelle Peau de vache. Et malgré elle, malgré le froid, je suis resté jusqu’à la fin, lorsque la montagne devient aussi noire que la vallée.
Ensuite je suis allé retrouver ma Savoie... Hier, à la salle à manger, j’ai croisé madame Duprés. Elle trouve le Dauphiné bien triste sans toi. Tu vois, nous sommes au moins deux à (presque) regretter que tu aies vaincu la maladie...
La semaine prochaine, si le bacille a décidé de me foutre la paix, on me refait un ultime pneumo, j’ai déjà mal rien que d’y penser mais l’idée que c’est peut-être la dernière fois que l’on me coupera les côtes est plus forte que tout ! Si c’est le prix à payer pour que je sois enfin tiré d’affaire et que nous nous retrouvions, alors advienne que pourra.
J’aime rêver que bientôt ce sera la quille pour moi aussi, ma petite chérie, et que nous serons réunis pour la vie, jour et nuit, nuit et jour.
Ton Fernand, qui t’aime, qui t’aime, qui t’aime et plus encore.


Je roule depuis ce matin, je suis parti de Paris vers 6 heures. Autour de moi les paysages commencent à changer. Je viens de passer Grenoble, il me reste 27 kilomètres avant d’arriver. Je vais traverser Saint-Ismier et Saint-Nazaire les Eymes. Après Saint-Pancrasse, j’entrerai dans Saint-Hilaire. J'ai lu cette nuit tout ce que j'ai pu trouver sur le sanatorium des Petites Roches où ma mère séjourna entre 1948 et 1950. Je sais maintenant que sa chambre se trouvait dans l’aile du Dauphiné, réservée aux femmes. Fernand, lui, séjournait dans l’aile des hommes qu’on appelait la Savoie. Entre les deux bâtiments se trouvait la grande terrasse ouverte sur le panorama de Belledonne. Du sanatorium il ne reste qu’une ruine éventrée mais le point de vue, lui, n’a pas bougé. Tout à l’heure, j’irai me poster face au massif de Belledonne et j’attendrai que le soleil vienne s’y coucher. Quand le moment sera venu, la magie opérera, la photo en noir et blanc s’illuminera dans un embrasement orange et rose. Et moi, je regarderai mes parents s’aimer pour l’éternité.

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