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Les petites mains de l'ombre

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Klelia

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Comment peut-on expliquer qu’une situation, qui devait incontestablement m’être défavorable, a pu en quelques minutes me propulser en position de force malgré mon sentiment d’être véritablement un pion insignifiant ?

Qu’il me semble loin et pourtant si proche, le jour où ma direction m’a annoncée la suppression de mon poste administratif, définit comme improductif, conséquence d’une informatisation massive qui constitue une excuse à la mode pour dissimuler une volonté évidente de réduire les frais de personnel et qui ne m’avait d’ailleurs pas laissée dupe. S’est ensuivie six mois d’une communication volontairement inexistante, de couacs techniques en retards successifs, d’arguments irréalistes en silences gênés. « On a encore besoin de toi » se justifie ma hiérarchie à chaque fois que je l’interroge sur l’avancée du projet qui doit clore notre collaboration et me conduire au chômage, espérant obtenir une quelconque échéance mais me heurtant sans cesse à un monstrueux édifice à l’immobilisme déconcertant.

Je m’efforce de vaquer aux diverses tâches qui m’incombent avec la conscience professionnelle qui me caractérise, guidée par la passion de ce métier à l’opposé de ma formation initiale. Découvert par hasard voilà presque quinze ans, il a été une véritable révélation, m’insufflant le courage de concrétiser un diplôme valorisant mes années d’expérience, démarche que je me félicite d’avoir entreprise en ne pensant pas devoir le mettre en valeur dans un avenir aussi proche.

Et l’entretien qui vient de me retenir une trentaine de minutes dans le bureau du directeur, justifié par un sujet ridicule basé sur des déclarations erronées de collègues malintentionnés et qui m’a valu ce tête à tête avec un homme excédé par des conflits quotidiens sans importance qui empoisonnent la bonne marche de l’entreprise et qui a semble-t-il mieux à faire, doit logiquement se solder par une sanction disciplinaire. La vérité rétablie, une remarque anodine de mon interlocuteur m‘oblige, par colère, à lui révéler l’ampleur de ma démotivation qui n’en est qu’à ses débuts. Persuadée de son total désintérêt quant à mes états d’âme, je demeure sans voix à  la vue de la mimique horrifiée dont se pare son visage sous l’effet de ces quelques mots. L’entrevue prend alors une tournure inattendue.

Mon soudain manque d’implication l’affole étonnamment bien plus que tout autre sujet aux conséquences néfastes pour ses affaires. De simple électron libre, constamment relégué à un rôle secondaire d’exécutant, écarté de toute décision et visiblement invisible, j’acquiers par miracle le statut de maillon irremplaçable qu’il doit à tout prix ménager pour servir sa gloire. Prendre le risque qu’une modeste petite main agissant dans l’ombre, occupant somme toute un poste stratégique et indispensable à la pleine réussite d’une transition organisationnelle encore inachevée, quitte le navire avant l’heure suite à son manque de réactivité en tant que dirigeant, déstabiliserait le fragile équilibre de la certitude de son futur triomphe programmé. Et ça il ne peut pas se le permettre. Du moins...pas encore !
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Nectoux Marc · il y a
Vous avez bien décrypté le monde du travail et le malaise qui va avec. Attention Klélia, VOIX s'écrit avec un x, mais ce n'est pas grave. Merci de votre partage.
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Klelia · il y a
Merci d'avoir apprécié ce texte...et j'ai corrigé !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
la place de l'humain dans tout ça paraît atrocement réduite !
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Klelia · il y a
Des tas d'exemples autour de nous le prouvent !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Hélas oui !!
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