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Les péripéties scabreuses d'un carnaval rêvé.

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Michel Cornet

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Les péripéties scabreuses d’un carnaval rêvé.
Mon épouse et moi étions venus là dans l’espoir inavoué de vivre dans des accoutrements extrêmes des heures de plaisir extravagant. Au sein d’une promiscuité intense et joyeuse, nous ne voulions perdre une miette de cette jubilation ambiante. Les carnavaleux avaient tous gardé les ivresses de la veille, et ainsi titubant déjà, ils se déversaient des maisonnées pour envahir les ruelles de la triste cité.
Pour déguisement, ma Germaine avait opté pour un costume sado-maso, et votre narrateur avait donné sa préférence pour une peau de bête qui saurait vaguement le faire ressembler à un ours volontaire et courageux venu tout exprès des Carpates.
Dès les premières lueurs d’une aube toute imprégnée de sombres moiteurs, nous sommes sortis ensemble de la maison pour se joindre à des personnages tout autant inspirés et travestis que nous l’étions nous-mêmes, et qui déjà s’animaient avec entrain et gaieté aux sonorités percutantes de quelques tambours et au son enjoué des joueurs de pipeau. Pareillement costumée, mon alléchante épouse suscitait déjà bien des convoitises, et les jeunes souffleurs de flûteau se faisaient vertement chahuter pour les fausses notes qui jaillissaient de leur partition fougueuse et endiablée.
En peu de temps, ma Germaine se retrouva cernée, puis absorbée par un groupe étranger qui s’était depuis joint à notre honorable confrérie.
Des femmes déjà bien imbibées de bière et d’alcool n’étaient autrement indifférentes à ma peau de bête aux aspects sauvages et cruels.
Au cœur de cette tonalité soutenue et rythmée, leurs doigts hardis aux griffes téméraires et déterminées parvenaient maintenant à s’introduire sous mes lamentables peaux pour réussir par cette habile manipulation à faire s’entrechoquer mes frétillants grelots. A tour de rôle, avec les doigts pressant ma baguette de chef d’orchestre, elles se relaieraient bientôt pour donner le la à une poignée de musiciens aux allures de jouvenceaux.
La cadence me devint très vite infernale, aussi, pour éviter imbiber ma fourrure de quelque triste semence, je prétendis courir leur chercher un gourdin pour accélérer le tempo.
J’avais rarement observé semblable exaltation pour ma délicate bistouquette et avec maintenant mes quatre-vingt-cinq ans bien sonnés, je dois reconnaître qu’avec ma Germaine, qui promène aussi allègrement ses quatre-vingt-trois bougies, les activités du sexe sont réduites à quelques lointaines souvenances.
Il était temps pour moi de localiser mon antique exaltée, car je craignais beaucoup pour sa tenue de latex noir prêtée avec masque et accessoires par notre jeune voisine ; barmaid à mi-temps dans un club échangiste.
Ce sont les coups cinglants et répétés d’une lanière de fouet fendant la fraîcheur matinale qui sut me la situer en prise avec quelques flûtistes en rut.
Sans succès, je criais à m’époumoner qu’il lui fallait ôter le masque pour être débarrassée de ses apprentis violeurs.
Enfin, le conseil perçu, elle s’exécuta d’un geste large et bref, et le masque maintenu haut la main provoqua aussitôt un vide angoissant autour de sa frêle silhouette.
En la rejoignant, brûlante et perturbée de pareille aventure, je la priais d’arrêter la mascarade et de rentrer sans autre délai à la maison. Nous pensâmes alors, que notre chienne nous bouderait longuement d’avoir osé semblable accoutrement. Autant provocateur qu’extravagant.
C’est donc ainsi décidé, tout souriant de mon dentier perdu durant l’offensive sexuelle, que Germaine et moi rentrâmes au domicile.
Susanna était sur le seuil à nous voir venir, et rassurée de nous savoir rentrer intact avec sa combinaison de latex qui semblait fort heureusement n’avoir trop souffert de l’émeute. Elle nous proposa même d’enfiler autres costumes du genre si notre intention était d’y retourner l’après-midi.
Mais c’est gentiment que nous lui fîmes comprendre qu’au carnaval, nous n’étions plus vraiment à la fête.
Une sonnerie stridente me sortit brusquement de ce rêve absurde.
On sonnait à la porte d’entrée, et je percevais sur le dallage, le bruit sec et régulier de la canne à ma douce Germaine se diriger péniblement vers la porte d’entrée. Comme chaque matin, je savais devoir affaire avec l’infirmière qui venait me piquer le séant pour guérir d’une arthrite douloureuse.
Les particularités d’un rêve ont ceci parfois de peu réconfortantes : elles vous emmènent souvent promener en des époques de jeunesse perdue.
Au retour de ces voyages oniriques, la déception est immense de se retrouver à méditer devant un grand verre d’eau posé sur la table de chevet, où se baignent bullant paisibles, deux rangées réunies de dents toutes destinées à votre octogénaire édentée. Mal à l’aise, vous vous retournez alors pour tomber devant un autre verre à moutarde rempli de flotte où s’immerge un dentier jauni tout semblable. Le temps toujours, implacablement, ruine toutes vos folles espérances.
Michel2016
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Grenelle · il y a
Tant qu'on peut rêver !
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