Les pensées d'une poussière jamais époussetée

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Je pends. C’est une fatalité.

Je suis une poussière qu’on a oublié de nettoyer. On m’a laissée grandir, m'allonger, et je suis devenue une mince ficelle grise qui pendouille désormais avec grâce depuis le plafond. Pollution, en somme, et la preuve immobile de la négligence de l’occupant.

Ma vie est monotone. Je m'ennuie à mourir. Et pourtant je me trouve juste au-dessus d’un lit ; on pourrait donc penser que je suis à la meilleure place. Je dois même dire que le voisinage m’envie (car oui, j’ai des congénères : ici, l’être humain n’a pas l’air d’aimer le ménage) ; je suis effectivement aux premières loges lorsqu’il s’agit de me rincer l’œil et de regarder les parties de jambes en l’air du propriétaire. Combien de fois n’ai-je pas tenté de tomber sur une paire de seins rebondis ? Bref, je m’égare.
Quant à l’homme, celui-ci me lance souvent un regard effaré, en particulier lorsqu’il se couche. Oui, crétin, je t’observe pendant que tu dors ; tu as l’air ridicule avec ta gueule béante et ton filet de bave. Et ce n’est pas la peine de soupirer quand tu me vois. Si je suis là, c’est uniquement de ta faute.

En vérité, je n’ai pas de nom, et je ne crois pas figurer dans le dictionnaire. Je fais hélas partie de ces nombreux objets que l’on ne qualifie pas dans la langue française. Généralement, on me désigne par des sobriquets tels que : « peluche », « moumoute », « truc dégueulasse » et j’en passe.

Un soir cependant, un ami du locataire est entré dans cette chambre. La lumière était allumée, mon ombre filiforme se profilait sur le mur. Et alors, levant le nez, il m'a appelé. Il est et sera le seul qui m’ait jamais donné une identité :
« Quand j’étais petit, je disais que ce genre de machins, c’était un benoît ».
L’autre a écarquillé les yeux et s'est mis à rigoler. Moi, si j'avais pu, j'aurais pleuré sous le coup de l'émotion.

À présent, je suis Benoît. Un prénom humain ! Quel baptême, quel honneur ! Les autres ont été jaloux, encore.
Mon existence n’a pas changé pour autant, mais je demeure patient. Chaque jour est un défi : m’enlèvera-t-on ? Serai-je bientôt assez lourd pour m’écraser sur une tête, m’accrocher à un cheveu, partir ? Je l’ignore.

Pour l’instant, Benoît pend.

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