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Les ombres sonnantes

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Saffar

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Ses yeux qui d’habitude transperçaient même les nuits sans lunes n’arrivaient pas à s’accoutumer à cette extrême noirceur. Tout n’était qu’ombres, et à mesure qu’il avançait, elles semblaient s’épaissir, d’avantage plus noires encore. Ou alors était-ce une impression ? Y’a –t-il une limite à la lumière et à l’obscurité ? Sont-elles infinies et seule notre perception est limitée ? Peut-être, il ne le savait pas mais lui qui était habitué à cheminer dans les ténèbres, il en venait à reconsidérer ce terme trop souvent mal employé.

Pourtant il continuait, s’enfonçant toujours plus profondément à l’intérieur de la chair rocheuse. Il lui semblait avancer dans le couloir de la mort, excepté qu’ici, il n’y avait pas de lueur au bout qui l’appelait mais la pénombre toujours plus dense qui le happait. Cependant, il était serein, l’obscurité épaisse et chaude l’envoutait. Tranquille et immuable, jamais son repos n’était dérangé. En ces bas lieux elle régnait en maitresse. Devant cette beauté sourde, immortelle, même sa lanterne ne put se résoudre à la transpercer de son halo meurtrier, son faible éclat mourut dans l’obscurité.

Il avançait donc dans les profondeurs du monde, pour la première fois véritablement aveugle. Ses yeux ne lui étaient d’aucune utilité ici-bas, ses autres sens, plus intimes, le guidaient, ils vibraient au même rythme que le battement sourd de la pierre qui l’appelait. Il sentait sa pulsation au plus profond de son être, son cœur ne tarda pas à s’aligner à cette cadence. Il ignorait vers quoi il allait, pourtant pas un seul instant il n’hésita.

Cela avait commencé une nuit, alors qu’il dormait profondément dans son abri de pierre dans le creux du monde, ce battement, qu’il avait d’abord cru être celui de son cœur, se mit à résonner en dehors de sa chair pour retentir tout autour de lui. Instinctivement, il sut qu’on l’appelait. Il n’était pourtant pas homme à écouter son intuition aussi facilement, mais parfois il est des évidences qui nous dépassent. Il ne sut pas comment réagir au début, il laissa passer plusieurs jours sans rien faire mais le battement se faisait de plus en plus insistant et il était le seul à l’entendre. Le seul à pouvoir y répondre.

Il se décida un soir alors que le Gouffre était calme, la plupart de ses habitants étaient remontés à la surface pour célébrer les étoiles d’hiver, et prit le chemin inverse, celui qui menait aux abysses du monde connu. Il partit presque nu, sans équipements autres que sa lanterne en renfort à ses yeux de chat, et quelques rations de survie. Difficile de se préparer pour un voyage dont on ne connait ni la durée ni la destination. Pas de carte non plus, le battement lui servait de sonar. De toute manière, passée une certaine profondeur, c’était l’Inconnue, aucune carte du monde ne référençait ces lieux où l’homme, si loin de son environnement naturel, ne pénétrait jamais.

Cela faisait maintenant plusieurs heures ou plusieurs jours ? qu’il cheminait dans le dédale des cavités souterraines, s’approchant à chaque instant un peu plus de sa destination mais qui restait pour le moment hors de portée. Ses autres sens avaient pris le relais, jamais il ne butait contre une pierre où se retrouvait dans une impasse. Sa peau frémissait sous la caresse des plus infimes mouvements d’air, ses oreilles captaient le moindre écho, son nez et ses papilles chaque saveur des abîmes. Il arrivait ainsi à pressentir l’immensité de certaines cavités qui faisaient résonner le moindre de ses mouvements en boucle, le contour tranchant de cristaux immenses qui partaient dans tous les sens en pied de nez à la gravité et même, à certains moments, les reflets ondoyants traversants quelque paroi polie par l’ancien cours d’une rivière. Il n’en ressentit que plus fortement sa petitesse et son ignorance face au gigantisme du monde d’en dessous.

Il y avait quelque chose d’exaltant à suivre cette ombre sonnante. La vie des hommes, qu’elle soit à la surface pour les plus chanceux ou sous le sol pour les plus démunis, était parfaitement réglée, chacun y avait son rôle et sa fonction précise. Les coups de têtes et les coups de cœur étaient soigneusement encadrés, les passions contenues, la folie enchaînée. Bien que rien ne le lui interdisait son voyage au cœur du monde, les expéditions étaient réservées aux personnes entrainées, équipées face au monde hostile. Il en avait fait partie autrefois, sa vision nocturne l’y prédisposait, mais c’était avant que toute son unité se fasse massacrer au cours d’une chasse périlleuse. Il était donc revenu dans le trou qui l’avait vu naitre et effectuait des petites missions de surveillance à la surface sans grande importance mais qui lui permettaient de subsister. Cette expédition était l’occasion de renouer avec son instinct si longtemps enfoui au profit d’une vie calme, un sentiment salvateur l’envahit.

La rumeur de cette palpitation souterraine devenait assourdissante, l’écho se répercutait tout autour de lui sur les parois chaotiques des cavités rocheuses. Plus il approchait, plus la chose enfouie semblait s’agiter. Sans s’en apercevoir, il accéléra la cadence de ses pas en réponse à sa demande pressante. Son souffle et son cœur haletants vrombissaient à l’unisson. Il était sur le point d’arriver, il le savait, cela faisait maintenant des jours qu’il s’enfonçait dans les abîmes rocheux, la pression et la chaleur étaient écrasantes, seule la force mue par l’ombre abyssale lui permettait cet exploit. Son esprit divaguait, il n’avait presque pas dormi depuis le début de l’expédition, et ses rares moments de repos étaient emplis de rêves étranges, absurdes dont le sens lui échappait. Il arriva néanmoins au pied de rochers agglutinés qui le séparaient du bourdonnement. Il le sentait, c’était juste derrière. Au prix d’efforts surhumains il parvint à se dégager un petit accès dans lequel il se faufila en rampant et parvint enfin à son but. Il tituba et se protégea les yeux, aveuglé par la lumière soudaine qui inondait l’endroit. Au bout de quelques temps ses yeux s’y accommodèrent et il put alors contempler la raison de son étrange voyage.

Le responsable était un immense morceau de roche au centre d’un gouffre encore plus gigantesque dont le plafond était piqué d’une multitude de petites lumières. En regardant plus attentivement il put voir que la lumière était émise par des cristaux incrustés dans la pierre à la taille et la luminosité variées, et que l’ensemble formait une voute céleste avec ses nombreuses étoiles et constellations. Cependant aucune ne lui était familière, il ne reconnaissait pas ce ciel artificiel gravé certainement par de lointains ancêtres cavernicoles.

Il s’approcha du rocher noir aux arêtes tranchantes, sa surface lisse en apparence se révéla être poreuse. Le battement provenait du cœur de la roche qui émettait une faible lumière orangée, il s’approcha alors et posa sa main sur la pierre. Celle-ci réagit à son contact, elle expulsa de ses entrailles une masse de petites particules dans l’air. Il ne sut pas alors que ce qu’il venait de libérer contaminerait le monde tout entier ainsi que ses habitants. Un fléau ou un miracle, selon les points de vue, venait de s’abattre. Un évènement similaire, quoique différent, s’était déroulé quelques milliards d’années plus tôt, amenant la vie sur la planète.

Ainsi, les ombres les plus denses et profondes du monde, que l’on pensait muettes, renfermaient en réalité le secret de l’origine de la vie et son devenir. Le futur était cependant encore incertain, déjà les particules se faufilaient à la surface et pénétraient en toutes choses. Infimes et imperceptibles, les mutagènes se développèrent et se multiplièrent d’une manière que l’on aurait pu croire aléatoire. Il jeta un dernier regard au plafond étoilé, une constellation en forme de cerf-volant retint un instant son attention, avant de s’effondrer inconscient au sol, son cœur cessant de battre au même moment que celui de la roche.

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Nicolas Raviere · il y a
Des idées qui me plaisent tout du long.
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Saffar · il y a
Merci beaucoup j’ai ressenti la même chose pour votre texte, il semblerait que les objets qui tombent du ciel nous fascinent tous deux!
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Jfjs · il y a
J'aime le titre, j'aime le texte, le sujet "les ombres" est bien respecté. Beaucoup d'images dans cet écrit, une belle découverte.
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Saffar · il y a
Merci beaucoup!
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Ginette Vijaya · il y a
C'est troublant , inquiétant . Les descriptions évoquent un monde souterrain qui laisse deviner ses contours sans révéler tous ses mystères .
Une invitation à découvrir " la fontaine aux bulles " en lice également . Merci beaucoup .

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Saffar · il y a
J'espère que cela vous a plu même si vous avez trouvé cela inquiétant :) Je viens en effet de lire (et de voter) votre texte très agréable et féerique qui nous rappelle les contes de l'enfance. Merci pour votre lecture, très bonne continuation
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Rapsody · il y a
Une écriture riche en vocabulaire et en métaphore, le sujet est bien traité. Qui pourrait penser que la noirceur d'une ombre peut être si attrayante ! Je vote !
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Fredoladouleur · il y a
Une descente aux abysses qu'on effectue, certes avec moins de difficulté que votre personnage, mais dont la chute nous laisse presque pareillement au sol. Captivant et bien écrit ! Je vote ;-)
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Saffar · il y a
Merci! Ravie d’avoir pu vous entraîner le temps de quelques lignes dans les profondeurs de mon monde!
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Stéphane Sogsine · il y a
L'idée est sympa et plutôt bien menée
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Saffar · il y a
Merci !
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