Les Ombres portent conseil

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Que des poèmes ? Mais non, je suis également scénariste de BD, voir mes histoires à une planche ici : http://short-edition.com/auteur/anna-kutuzov Après avoir écrit toutes sortes de récits  [+]

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Ni au-dessous, ce qui aurait été irrespectueux voire fâcheux, ni entre les plis ou sous les ornements, mais à l'ombre de la robe de la princesse, il existait tout un monde, tout un royaume.
De nature, Benjamin était plutôt solidaire. Durant l'une des expansions mouvementées, qu'on appelle couramment chez nous : « le jour », il ne pouvait pas s'empêcher d'aller demander au plus vieux de petits êtres ce qu'il pensait savoir à propos de leur vie. Le vieux n'a pas su répondre à ses questions bien discernées, au lieu de cela, il répétait sa théorie : « la vie telle qu'on la connaît a commencé d'emblée, une sorte de matière propulsée du ciel ».
Bien que ses propos ne soient pas si loin de la vérité historique : la princesse-bébé a, effectivement, propulsé le lait maternel issu de la reine sur le sol et c'est ainsi ce monde fut né, ils n'avaient aucune valeur aux yeux de Benjamin.
La princesse avait douze ans. C'est elle qui devait signer tous les actes royaux. Mais elle ne s'est jamais exprimée son avis publiquement. Pour elle, la prise de parole semblait l'affaire des adultes. Le dernier plan des ministres l'a perturbé tout de même. La nuit, elle le contemplait en confrontant ses scrupules. Nationaliser les terres tout autour du palais en évacuant les gens qui y habitent, c'était un procédé grandiose et dénoué de sensibilité, à première vue.
L'origine n'intéressait pas Benjamin, il avait d'autres préoccupations. Notamment, la contraction des frontières durant « la nuit ». Une occasion quotidienne pour les habitants de se rapprocher et surtout s'inquiéter l'un pour l'autre. Partie inhérente de l'ADN de la société de petits êtres. En effet, ces contractions se passaient la nuit tandis que la princesse dormait et sa robe a été étalée sur une chaise. Ce sont les vestiges de la lumière d'une lampe de nuit qui garantissaient la continuité de ce monde d'ombres.
Ainsi, leurs destins se croisaient d'une façon assez étrange. Puisque sa solitude à elle était en désaccord parfait avec leurs moments de pure cohésion. Sa solitude, le fait que personne n'imaginait à se mettre près d'elle, le fait que conformant aux manières royales, ses pas étaient toujours lents et mesurés, toutes ces conditions assuraient la longévité de cette colonie à laquelle Benjamin appartenait.
Cette nuit, la princesse a fait un songe. Un songe qui tissait des liens entre ces deux existences absolument contraires. Elle voyait la scène telle qu'elle s'est produite quelques centimètres sous son lit. Les voyant d'en haut, d'abord, elle distinguait, ensuite, trois figures : un jeune couple qui écoutait les paroles d'un homme plus âgé.
Le jeune homme, c'était Benjamin qui était en train d'écouter attentivement le Fou de la colonie qui essayait de mobiliser des gens derrière sa cause pour l'énième fois.
- Somme toute, tout est insignifiant. Pourquoi donc ne pas tenter d'aller vers l'au-delà ? N'a-t-on pas assez de ce gris lassant partout ? Le péril est beaucoup plus intéressant, mille fois plus beau que la survie. C'est la nécessité qui vous force à entretenir des liens entre vous. Comprenez, il n'y a rien qui vous retient ici. Aucun sentiment vrai. Dispersez, il n'y a rien à voir !
Serrée contre Benjamin, Élodie a murmuré à son oreille qu'elle n'y adhérait pas du tout, pour la simple raison qu'elle l'aime. C'est instinctif, tout comme la conscience qu'il l'aime aussi. Toutefois, Benjamin s'est senti mal à l'aise. Il l'a confié : « J'aurais aimé que quelqu'un lui réponde ». Élodie a pris une longue pause. Et puis, elle formulait les phrases dans sa tête, tout en se rapprochant de cet espace vide, l'avant-scène, en quelque sorte, pour faire son adresse :
- Il n'y a rien d'audacieux dans ce que vous proposez. Je dirais même que ce n'est pas un acte de foi mais un acte de non-foi. On est tous des êtres pensants, votre discours en est la preuve. Nous sommes pensants tout en étant émotifs. Mais vous, vous niez l'éventail de sentiments qu'on a tous à l'intérieur de nous-mêmes.
- Ça se peut. Mais revenons aux barrières, n'existent-elles pas pour vous ?
- Si, elles existent, à l'extérieur. Le plus important reste qu'ils n'existeront pas entre nous.
Au beau matin, la princesse a décidé de se balader aux alentours, en pantalon ! Elle aimait bien cet aspect incognito. Cela l'a permis d'observer les petites gens, près d'elle. D'entrer en contact avec des familles. Elle n'a rien espéré de spécial. Elle voulait tout simplement écouter ne serait ce que le cri d'un bébé ou l'impertinence d'un gosse.
En même temps, les choses ont basculé chez les petits êtres. Une expansion sans mouvements les mettait tous en choc. Des rangs se sont formulés près des barrières bizarrement statiques. Il ne se passait rien. Et ce rien était justement la cause de l'inquiétude générale. Hormis le Fou, qui décidait enfin de partir, tout un chacun restait silencieux. On se consolait sans mots. Mais la confiance revenait à la colonie, peu à peu. Suit un moment d'illumination pour Élodie et Benjamin.
Elle scrutait ses voisins, son peuple. Au début, ses yeux habitués aux richesses du palais ne voyaient que de misère… puis elle s'est sentie rassuré par les sourires, par le contact humain qu'elle a vu, par tout, absolument tout. En revenant au palais, elle se rhabillait et, avant même qu'on lui ait servi le petit‑déjeuner, elle a demandé qu'on fasse venir le meilleur peintre du royaume.
Le peintre était reçu discrètement. La princesse lui expliquait précisément, la nature du tableau, allant même jusqu'à lui dicter le titre. Le tout devrait être près dans deux jours, la veille de la réunion décisive.
Le jour venu, la princesse a fait son entrée et comme le protocole dictait les ministres se levaient. Personne ne pouvait ignorer le tableau gigantesque voilé, accroché au mur. Or, aucun d'entre eux n'a osé demander la raison derrière cette mise-en-scène. Tous, sans exception, continuaient comme si ne rien était. Après la conclusion du discours du premier ministre, un silence s'est installé. Moment propice, pour l'intervention de la princesse, au grand étonnement de tous les présents.
- Je vous remercie pour cette présentation. En effet, c'est un jour d'une grande importance. À l'intention de ce projet, je voudrais vous montrer un petit tableau que j'ai commandé.
La princesse s'est mise au tout milieu, dos à ses auditeurs, en faisant un signe discret pour que l'on dévoile cette œuvre d'art. Intitulée Le Peuple guidant la princesse, elle représentait des scènes dispersées d'amitié, de chagrin, de consolation et ainsi de suite. Venant de droite et de gauche, ces scènes traçaient des voies. Les bouts de ces chemins convergeaient à la partie centrale du tableau, l'entouraient. On dirait un rond-point. Dedans, il y avait un vitrage de la princesse. Une variété de couleurs illuminait sa robe.
Elle attendait le bon moment avant de se tourner la tête pour dire, en imitant la langue du peuple : « Et toc ! »
- Qu'est-ce que cela signifie-t-il ? a demandé le premier ministre.
- Tout est là dans ce tableau. C'est la politique qu'on va adopter désormais.
Faisant fi de la colère des autres, elle savait qu'elle a bien fait pour son peuple. Elle restait là de longues heures, histoire d'écouter les interprétations du tableau et de se montrer respectueuse.
Tellement épuisée, elle s'est endormie et tout d'un coup, elle voyait de nouveau la colonie. Quelle bonne nouvelle ! C'était le plus beau jour des mariés : Benjamin et Élodie. Benjamin disait qu'il y avait eu « d'autres »contractions à la colonie. Élodie, d'un sourire complice, le complétait : « des câlins et même un bisou discret ! Et ces teints qui alternaient sans cesse dans le ciel ? Inédit ! »
« On dirait un feu d'artifice», se disait la princesse au bord des larmes et une pensée lui était venue : « Tient ! Cela me rappelle le vitrage, je dois faire venir cette jeune artiste de nouveau... Mon petit doigt me dit qu'il y aura sûrement " d'autres " projets pour celui qui est si talentueux et si infiniment galant… »

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Keith Simmonds · il y a
Beaucoup d'imagination pour cette œuvre de fantasy ! Mes voix ! Une invitation
à venir découvrir “Sombraville” qui est également en lice pour le Prix Imaginarius
2018. Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Mordekhaï Katan · il y a
Merci !
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Virgo34 · il y a
Un joli conte.
Puisque vous aimez les contes, je vous invite dans ma forêt d'Emeraude.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres

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Mordekhaï Katan · il y a
Merci et bénie soit la lumière.
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Virgo34 · il y a
merci à vous.
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Polotol · il y a
Beau conte de fée pour les futures reines des neiges. A+ https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ubiquite
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Ginette Flora Amouma · il y a
Étrange texte , très mouvant tour à tour féerique et surnaturel, semblant naviguer dans des mondes parallèles .
Merci beaucoup de venir découvrir mon texte" la fontaine aux bulles" en lice également .

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Mordekhaï Katan · il y a
J'espère surtout qu'il donne à réfléchir. Ce sont deux mondes qui sont très liés. Et puis grâce à ses visions la nuit, le monde d'ombre inspire la princesse et la guide comme un chaperon (merci au lait royal !).
Merci !

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Liam Azerio · il y a
Quelques fautes de langue et de grammaire. Néanmoins, j'ai aimé l'imaginaire haut en couleurs de ce conte atypique :)
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Mordekhaï Katan · il y a
Merci Aurélien ! Je suis content que mon histoire vous ait plu.
Ce sont les relations qui apportent des couleurs à nos existences.

(Quant aux fautes, j''en ai repéré plusieurs et envoyé une version corrigée à Short.)