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Les ombres claires

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Clapotis

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Allongé dans le lit blanc et froid, relié à des fils sans fin, à des machines grises et encombrantes, Arthur entendait son souffle lent et pénible. Plusieurs jours maintenant qu'il était là, las, à attendre...
Il ne savait plus ce qui l'avait conduit dans ce lieu, un hôpital apparemment.
Un accident peut-être.
Il distinguait les murs, blancs comme le lit, teintés de saleté. Aucun cadre, aucun décor.
Quelqu'un avait-il pensé un jour à tous ces malades ou ces blessés qui n'auraient rien à regarder ? Qui chercheraient désespérément à quoi se raccrocher, un paysage dans lequel s'évader ?
Non, cela n'avait visiblement pas été la priorité des individus qui avaient un jour planché sur l'ameublement de ce lieu. Du fonctionnel, du pratique, du concret. Au diable les fioritures.
Arthur s'amusait à imaginer les débats qui n'avaient sans doute jamais eu lieu :
- Tu crois que ce serait bien, une copie de Monet sur ce mur ?
- Et pourquoi pas du Picasso ?
- Plutôt de l'abstrait ? Du figuratif ?
- Et si on décorait aussi le plafond pour ceux qui ne verront que cela ?
Il avait envie de rire tout seul sous ses pansements, ses bandages, ces « je-ne-sais-quoi » qu'il sentait sur son visage comme une seconde peau.
Mais il ne pouvait pas rire.
Rien ne bougeait de son corps meurtri.
Aucun son non plus ne sortait de sa bouche.
Très difficile de communiquer, même pas en serrant la main des infirmières comme elles s'évertuaient à le lui demander à intervalles réguliers.
Il n'avait que ses yeux. Du moins le jour. Eux seuls semblaient vivants encore dans son corps. Eux seuls avaient une petite utilité : regarder, explorer son univers très réduit, puis acquiescer en baissant les paupières très lentement, dire « non » en les baissant plus rapidement. Mais à quoi bon ? C'était épuisant de tenter de communiquer ainsi. Et avec qui ? Marie ne venait pas. Où était-elle ?

En réalité, Arthur avait hâte à la nuit.
Parce que là, tout devenait différent.
Là, tout s'animait d'un coup, curieusement.
Les ombres claires arrivaient dans sa chambre, dès que l'infirmière de nuit avait fait sa dernière tournée. Jusqu'au passage de sa collègue, au petit matin, pour prendre la température. Des ombres que personne d'autre que lui ne pouvait voir.
Quel plaisir ces ombres claires ! C'est ce qui le maintenait en vie. Ses petits fantômes à lui.
Elles étaient une dizaine. Elles revenaient toutes les nuits. Elles lui étaient devenues indispensables ! Des petites ombres d'un joli blanc doux et lumineux. Elles sentaient bon la vanille et le chocolat chaud, des parfums d'enfance. Elles avaient des voix ensorcelantes, parfois graves et profondes, parfois cristallines et joyeuses. Elles murmuraient des mots doux à ses oreilles, lui racontaient des histoires à n'en plus finir et lui chantaient des chansons, celles qu'il souhaitait.
Il suffisait qu'il pense à une chanson et hop ! elles s'exécutaient.
Il aimait bien « aux champs élysées » de Joe Dassin. Rien que le début des paroles était une promesse pour lui : « je m'baladais sur l'avenue, le cœur ouvert à l'inconnu »...il y était sur les champs élysées. Il la voyait cette grande avenue avec ses arbres immenses de chaque côté, ses magasins chics, ses belles dames aux bras de leur mari, ses grosses voitures noires rutilantes.
Il se rappelait comme c'était beau à Noël quand tout s'embrasait de mille lumières flamboyantes. Il s'y était baladé souvent avec Marie. La main dans la main, le cœur heureux et insouciant, la démarche légère.
Parfois il choisissait des chansons plus champêtres, comme « la montagne » de Jean Ferrat, parce qu'il avait envie d'aller se promener en altitude. Il entendait alors les clarines et imaginait les verts pâturages où se prélassaient quelques vaches paresseuses. Parfois, il avait même l'impression de sentir cette odeur de campagne, si douce quand on y est né. Un peu piquante pour les autres.
Il déambulait dans les champs en jouant de la flûte. Il avait quinze ans. Le bel âge. Celui de toutes les promesses. Il n'avait pas encore connu Marie pourtant. Elle n'était pas entrée dans sa vie, comme un tourbillon de rires et de complicités.
Et puis, il s'évadait en mer aussi avec Charles Trenet. Les golfes clairs, les reflets changeants. Les virées en bateau avec quelques copains. Ils refaisaient le monde, tous assis en tailleur sur le pont humide. Dans son lit d'hôpital blanc et froid, Arthur sentait le vent dans ses cheveux. Il entendait claquer les voiles quand elles n'étaient pas assez bordées. Un frisson le parcourait alors. Qu'il avait aimé ces moments partagés.

Parfois, une des petites ombres s'approchait davantage de lui et il sentait comme une peau touchant la sienne. Timidement. Une fois, l'une d'elles avait caressé ses cheveux. Il avait été ému de ce contact lui rappelant d'autres contacts, dans d'autres lieux, à d'autres moments. Marie toujours. Mais que faisait-elle ? Pourquoi ne venait-elle pas ? Il aurait voulu poser la question mais impossible. Et personne ne lui en parlait. Lui cachait-on quelque chose ?

Au petit matin, Arthur s'endormait. De temps en temps, le sommeil était chaotique et il se réveillait plusieurs fois dans la nuit, un peu anxieux. Il ouvrait alors les yeux. Elles étaient toujours là, ses ombres claires, c'est ainsi qu'il les appelait, et il était rassuré de voir qu'elles veillaient sur lui.

Puis un jour, entra dans sa chambre un vieux monsieur à la barbe longue et blanche, aux sourcils broussailleux. Les infirmières n'étaient pas là.
Le vieil homme s'assit au bord du lit et le regarda longuement, pensivement.
Il lui prit les deux mains, toujours inertes celles-là.
Qui était-il ?
Il ne se présenta pas et resta encore un long moment silencieux, puis il se mit à lui parler :
- je sais que toutes les nuits, tu as de la visite. Elles m'ont raconté les voyages que vous faites ensemble. Je sais que tu aimes ces moments avec tes ombres claires. Mais j'ai une proposition à te faire. Il est temps maintenant. Je connais Marie. Alors je vais te poser une seule question : préfères-tu continuer à rencontrer tes ombres claires toutes les nuits ici- bas, ou souhaites-tu venir avec moi, hors de ce temps et retrouver Marie ? Tu deviendras à ton tour une ombre claire. Tu rendras visite à Marie toutes les nuits. Elle est aussi dans un lit comme le tien. Que choisis tu  Arthur ?

Arthur sentit pour la première fois depuis longtemps les larmes couler sur ses joues. Des larmes douces et chaudes. Il était heureux d'avoir enfin une réponse à ses questions au sujet de Marie. Il n'hésita pas une seconde.
Il ferma longuement les paupières pour acquiescer.
Quand il les rouvrit, il vit que le vieil homme avait compris son choix.

Quand l'infirmière entra dans la chambre quelque temps après, elle la vit illuminée d'une façon presque surnaturelle, d'une lumière dorée comme lors d'un coucher de soleil. Et sur les murs, il y avait des dizaines de tableaux, plus joyeux les uns que les autres : du Monet, du Picasso, et bien d'autres peintres encore. Il y en avait même au plafond. Quelle drôle d'idée...

Ses yeux se posèrent sur le lit. Arthur n'y était plus. Elle ne vit qu'un amas de pansements et de bandages qui semblaient avoir été jetés à la va-vite. Comme s'il y avait eu une urgence à s'en débarrasser.

PRIX

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Patrick Gibon · il y a
sensible évocation original de la vie, autre, en charme clair et coruscant.
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Clapotis · il y a
Merci à vous pour votre commentaire. Je ne connaissais pas ce mot "coruscant".
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour cette façon originale d'aborder la question de la mort !
Puis-je vous inviter à visiter “Sombraville” qui est en FINALE pour le prix
Imaginarius 2018 ? Merci d’avance et bonne lecture !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Clapotis · il y a
Merci à vous Keith
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Claire Bouchet · il y a
Une très belle et sensible évocation de la mort Clapotis.
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Clapotis · il y a
Merci claire, vous avez décidément pris le temps de me lire et je vous en remercie. Bonne chance pour votre œuvre en course pour le prix d'hiver, elle me parle.
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Isabelle Lambin · il y a
Une façon originale et merveilleuse d'aborder la mort.
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Clapotis · il y a
Merci à vous Isabelle
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JACB · il y a
A-t-on le choix dans les derniers moments ?
J'ai bien aimé les points de vue développés sur leregard du malade scotché sur son lit d'hôpital et ce récital secret qui aide à rester en vie. Bonne chance Clapotis!

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Clapotis · il y a
Merci beaucoup. Je me dis que parfois les gens choisissent leur moment pour mourir. En présence d'un proche. Ou au contraire, juste au moment où celui-ci s'est éclipsé quelques instants.
Bonne chance à vous aussi.

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Ginette Vijaya · il y a
Parfois on préfère rejoindre les ombres claires . Vous avez abordé le thème d'une façon lumineuse et surnaturelle .
Je concours aussi avec le texte" la fontaine aux bulles " . Merci beaucoup de le découvrir .

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Clapotis · il y a
Merci à vous Ginette.
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Virgo34 · il y a
Quand la nuit est douce...
Je vous invite dans ma forêt d'Emeraude. C'est par ici :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres
Merci d'avance

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Clapotis · il y a
Merci à vous pour vos voix. Je passerai vous lire. Bonne soirée.
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Virgo34 · il y a
Merci à vous.
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Reveuse · il y a
Jolie histoire plaisante à lire.vous avez mes 5 votes et si le cœur vous en dit vous pouvez aller lire mon texte L'ombre de Baptiste. Bonne chance
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Clapotis · il y a
Merci beaucoup. J'ai lu votre histoire, plus sombre que la mienne et à la fin plus tragique, et aimé aussi.
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