Les Ombres

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Mon quart de vie passé au Maroc fut baigné de rêveries, de contes fantastiques, d’évènements surnaturels, imaginaires ou certifiés véridiques...

En voici un qui m’a beaucoup impressionné, quoique le doute sur la fiabilité des adultes à une époque et dans une région du monde où il faut bien le dire, la tendance à l’exagération, voire aux petits mensonges exquis, dorés comme des enluminures, est un préalable...

Ma grand-mère maternelle avait une bisaïeule très âgée, qui habitait une petite maison dans les rues exiguës du vieux mellah de Fès.
Dans sa jeunesse elle avait été accoucheuse, une femme compétente et respectée, morte à cent vingt ans selon la légende, elle avait aidé à naître plusieurs génération de voisins et coupé le cordon ombilical de la plupart des habitants du quartier.

Une nuit, de violents coups de heurtoir sur la porte du patio la tirèrent du lit. Effrayée, elle s’abstint d’ouvrir tout de suite :
«  Chkoun !!? » « Qui est là ! ?»
Elle perçut la voix éraillée reconnaissable entre mille du Rabbin qui enseignait au Talmud Torah, la minuscule synagogue proche de sa maison
« Venez ! Pour l’amour de Dieu ! C’est urgent ! »
À peine le temps de réunir dans sa mallette de cuir quelques compresses et instruments, d’enfiler un manteau sur son peignoir et les voilà en route.

C’était une nuit venteuse et sans lune.
Les yeux du vieux rabbi étincelaient dans le noir, deux lueurs rouges comme des braises. Il la mena rapidement à travers des ruelles sombres, empruntait des raccourcis, de petits passages étroits entre deux rangées de maisons, de petits murets qu’ils escaladaient avec une aisance qui ne laissait pas de l’étonner. Ce chemin ne lui était pas du tout familier.
Il lui semblait qu’ils s’enfonçaient en pente douce sous le niveau de la vieille cité, dans ses soubassements...

Est-ce que tout ceci n’était pas un rêve ?

Elle serra la mallette contre son corps, son battement et le contact du cuir sur ses cuisses étaient bien réels.
Devant eux nés de l’obscurité, surgirent deux silhouettes fantomatiques.
Ils échangèrent avec le Rabbi un léger signe de reconnaissance avant de les guider à travers la béance de nombreux murs et façades écroulés.

Ils se faufilèrent à leur suite, sous de gros madriers étayant une maison en ruine dans laquelle s’affairaient des ombres furtives à peine éclairées.

Un étrange silence régnait à l’intérieur. Des gens qu’elle n’avait jamais vu les accueillirent sans laisser passer la moindre émotion.
Ils désignèrent un lit à l’angle de deux murs noircis.

On entendait gémir dans les ténèbres.
Elle sut qu’il y avait là une femme en gésine et malgré son grand trouble recouvra ses réflexes de sage femme aguerrie.
Elle disposa ses instruments, ventouse et forceps, au cas ou, demanda une bassine d’eau et des serviettes.

Pendant deux longues heures elle assista la future mère dans son travail.
Les ombres surveillaient les deux femmes, sans montrer d’impatience, elles paraissaient confiantes et lorsque parut enfin la masse visqueuse d’un bébé à l’étonnante pilosité, ils ne marquèrent nul soulagement et ne parurent éprouver nulle joie aux premiers vagissements du nouveau-né.

Très mal à l’aise, mon ancêtre, son travail à peine achevé, voulut fuir au plus vite ces inconnus atypiques, cette ambiance sépulcrale.
Une ombre s’avança alors vers elle et lui tendit un plateau de cuivre sur lequel étaient disposées des peaux d’oranges toutes racornies de sècheresse.
Elle n’osa pas refuser ce curieux présent...

Dehors une aube délavée pointait entre deux trouées de nuages crayeux.
Sans un mot le vieux Rabbin qui paraissait vouloir en finir au plus vite, la raccompagna, forçant l’allure. Le vent avait redoublé d’intensité soulevant de chaque côté de son crâne dégarni des mèches pareilles à des cornes de béliers.

Elle put à nouveau vérifier l’étonnante agilité du vieux talmudiste et ressentir l’inhabituelle vivacité de son propre corps...

Arrivée chez elle l’extrême tension nerveuse accumulée se relâcha, laissant apparaître dans leur grande nudité son épuisement et sa fatigue soudaine.

Sans plus attendre elle déposa le drôle de plateau de cuivre sur sa table de nuit et se coucha.
Son sommeil fut agité, peuplé de présences flottantes, angoissantes.
Au matin une lueur lui titilla les paupières, elle avait dû oublier d’éteindre les bougies du chandelier.
Elle ouvrit les yeux, la chambre resplendissait, du plateau de cuivre s’élançaient des rayons étincelants, éclaboussant de lumière scintillante le sol terne et les murs jusqu’au plafond.

Par quel miracle, quel transmutation alchimique, toutes ces vieilles peaux d’oranges desséchées furent changées en or ?
Nul ne le sut.
Toujours est-il que tout un chacun attribua l’opulence de sa fin de vie et son enrichissement soudain, à cette étrange nuit...

l’Ange Gabriel ? Le Diable ? les Jnouns ?

Cette femme pieuse ne sachant de qui elle tenait ces richesses, en distribua une grande part aux miséreux aux bonnes œuvres et aux yeshivot de Fès qu’elle combla de dons jusqu’à sa mort.

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