Les murmures de l'ombre

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Image de Printemps 2016
L’homme se tenait immobile sur sa monture. Le torse fier, la tête haute, ses yeux noirs fixaient un point invisible vers l’horizon. Une légère brise soulevait ses longs cheveux d’ébène qui flottaient librement, effleurant son dos nu. Il attendait, calme et sûr.
Par moment, le cheval manifestait son impatience et frappait la terre sèche de son sabot. Du plat de la main droite, l’homme caressait l’encolure de la bête en un geste rassurant mais ferme. Il murmurait : « Le temps n’est pas encore venu ». L’homme et le cheval reprenaient leur attente immobile, guetteurs pétrifiés sur la butte qui dominait la plaine.
L’heure était indécise, à mi-chemin entre songes et réalité. En embuscade dans le lointain, une ligne sombre annonçait la prochaine agonie du jour. Une armée de petits nuages blancs fuyait vers l’occident. Moutons dociles et peureux, ils finissaient leur course en s’agglutinant pêle-mêle au bout du ciel où l’ombre qui montait les engloutissait. Derrière eux, le bleu de la voûte céleste devenait plus profond, plus lourd de la nuit qui venait.
Les herbes hautes qui avaient ployé sous la chaleur écrasante de l’après-midi, se redressaient, respiraient à nouveau, ondulaient sous le premier souffle du soir, jetant à la face de l’obscurité naissante des éclats de jaunes et de verts, le chatoiement d’une étoffe de soie.
L’homme plissait les yeux. Il cherchait dans le basculement de l’horizon un signe, un présage. Ses narines se dilataient puis se pinçaient en une alternance régulière. Il flairait les odeurs, les triait, tentait de détecter un parfum, essayait de reconnaître des effluves. Il tendait l’oreille, attentif au frôlement du vent dans un arbre, au battement des ailes d’un oiseau, au bourdonnement d’un insecte.
Soudain, son cheval souffla plus fort par ses naseaux et l’homme perçut enfin leur présence. Ils arrivaient, rampant dans l’herbe sauvage, sinuant entre les arbres, grimpant à l’assaut de la colline.
Il fut bientôt enveloppé dans un manteau d’ondes tressées, cerné par un brouillard de voix qui se chevauchaient, se coupaient, s’entremêlaient, happé par un brouhaha de cris et de rires, submergé par des murmures, des sanglots, noyé sous le flot déchaîné de milliers de mots qui s’échouaient au creux de ses oreilles.
Il perdit la notion du temps et de l’espace. Pourtant, il n’avait pas peur, il savait. Pour capter les âmes vagabondes, il fallait accepter de perdre conscience et annihiler la raison. Il attendit que le nœud des conversations se délie, que les voix impatientes venues du monde du silence s’apaisent enfin. Alors, l’écho lointain des légendes anciennes résonna au milieu des ombres. Il reconnut la voix de son grand-père, cette voix chaude et profonde, qu’il portait au creux du cœur comme une amulette. Il redevint l’enfant qui écoutait, la bouche et les yeux grands ouverts, l’histoire immémoriale du peuple :
« Au commencement des temps, une course fut organisée autour de la montagne sacrée. Le conseil décida que le vainqueur aurait le droit de manger les vaincus. Les hommes choisirent de se faire représenter par la pie et le faucon. Le jour venu, tous les animaux se couvrirent de peinture. Ils s’élancèrent et coururent le plus vite possible. Autour de la montagne, le bison menait la course, suivi de la pie et du faucon. Mais près de l’arrivée, les deux oiseaux foncèrent et gagnèrent la course pour les hommes. A partir de ce jour, nous avons chassé le bison. Les oiseaux sont devenus nos amis. Nous ne les mangeons pas et nous portons leurs jolies plumes en guise de parure... »
Cela faisait longtemps déjà que les Blancs avaient tout anéanti : les bisons couvrant la plaine, les villages de toile, les totems sacrés. Mais les esprits, plus vivants que des livres, murmuraient encore. Et l’homme aux longs cheveux d’ébène ne se lassait pas de suivre leurs traces, de s’emplir de leurs mots.
Ces mots qui lui disaient qu’il n’était pas un caillou jeté au hasard des chemins.
Ces mots qui lui rappelaient qu’il était Cheyenne.
Alors, l’homme remercia les esprits qui étaient venus. Il leva le poing et poussa un long cri, cabrant son cheval face à la pleine lune.

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