Les mots et la plume

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Il paraît que pour écrire,il faut écrire alors j écris! Cultiver son jardin...Plaisir des mots et du partage  [+]

Il est immobile, yeux rougis d’insomnie, devant sa feuille blanche, omniprésente, si immaculée, qu’elle en devient hypnotique. Presque minuit, cerveau hermétique, aucune réponse à ses injonctions. Pas d’inspiration, pas d’idées, pas de mots, le néant.
Des jours, des nuits, et sa seule production, des boules de papier froissé à peine noircies qui jonchent le sol. Vestiges d’un combat perdu. Juste cinq mots tracés, toujours les mêmes, « une femme à sa fenêtre ».
Il reste fidèle au rêve de ses 17 ans, et à ces mots, censés être les premiers d’un roman dont lui, Gautier Fondevielle serait l’auteur, publié, aimé et primé.
Il a pourtant crée les conditions. Six mois de congé sabbatique, ses gains en bourse ont trouvé une bonne cause. Pas de distractions, exit la petite amie, il a dit à ses proches qu’il partait en solitaire et sans téléphone sur le chemin de Stevenson.
Il a loué un studio, l’a dédié à son écriture, aménagé tel qu’il imaginait l’antre d’un écrivain dévoué à sa tâche, sous l’emprise des mots, dans sa bulle créatrice.
Des livres sur tous les murs de la pièce principale ; des lampes disséminées çà et là, allumées selon ses envies, la pénombre le plus souvent.
Il voulait être un homme neuf, il l’est. Seul rescapé, le chat avec un vieux pull dans lequel l’animal est délicatement lové sur le canapé.
Il s’y sent bien dans son antre, entouré de ses auteurs fétiches, Garcia-Marquez, Auster, Ellroy.
Cahier moleskine, stylos, ordinateur, imprimante, feuilles, tous les ingrédients ont pris place sur le bureau en acajou déniché dans une brocante. Il a craqué pour le plateau recouvert de cuir usé vert profond soutenu par deux rangées de trois tiroirs. La chaise ergonomique à roulettes détonne, le confort avant tout.
Du pur malt aussi. Compagnon fidèle depuis six semaines et le début du voyage. Son verre vide gît devant lui. Et trois cadavres.
Sa main se tend vers la bouteille entamée, elle remplit le verre puis le porte à sa bouche. Nouvelle gorgée qu’il espère salvatrice.
Il ferme les yeux, lance une incantation au plafond, descente au fond du gouffre. Il fouille son cerveau, y cherche ce qui fera jaillir l’étincelle, que du noir, du noir, encore du noir. Il ne peut pas s’être trompé.
Il se lève, fait quelques pas, se rassoit, ouvre machinalement le premier tiroir droite de son partenaire de jeu.
Son regard est attiré par une pochette en cuir brun. Craquelures et décoloration de la peau attestent de l’usure du temps. Pas à lui, aucun souvenir de l'avoir déjà vue. Une autre gorgée de whisky rejoint son gosier. Il ouvre la pochette, en sort un stylo-plume en or massif. Il le prend en main, sent sous ses doigts les fines rainures de la finition.
Il sursaute. La cloche de l’église toute proche se met à sonner. Indésirable rupture du silence.
Trois coups, il dévisse lentement le capuchon, six, il se penche sur une feuille toujours aussi blanche, fait crisser la plume, première goutte d’encre noire, il trace les premières lettres de son prénom, neuf, il sent soudain le stylo s’animer dans un mouvement indépendant de sa volonté, et se déplacer sur la feuille. Au douzième coup, des mots apparaissent. Abasourdi, il lâche le stylo et recule brutalement sur son siège. Choc contre la table basse. Il a du s’assoupir, non, des mots sont bien présents, joliment calligraphiés.
Il lit ce qui vient d’être tracé : « Je suis ta plume, tu as fait appel à moi, que cherches tu ? »
Regard autour de lui, le verre presque vide, le clocher de l’église visible de sa fenêtre, éclairé par la pleine lune, le chat endormi, le bureau, tout son matériel, le tiroir ouvert et le stylo. Il est chez lui et tout semble normal. Il se frotte le visage, avale le reste du breuvage malté et reprend le stylo. Nouvelle agitation, puis une autre ligne s’inscrit dans un mouvement impatient.
« Tu veux écrire ? Qu’est ce qui te motive ? Quelle est ton envie ?»
La cloche s’est tue.
« Je cherche l’inspiration » s’entend-il prononcer d’une voix hésitante. Frémissement dans sa main, il recommence, « Je n’ai pas d’inspiration, mes idées sont bloquées dans ma tête, je veux écrire mais ça ne vient pas ». Il a crié et ses paroles résonnent. Le chat réveillé, ouvre un œil, émet un léger ronronnement et repart dans sa rêverie.
La plume, désormais totalement autonome, jette deux mots sur le papier en projetant de fines gouttes d’encre noire.
« Écris-le ! »
Il est désemparé, qu’attend-elle ?
Il s’empare de l’instrument fébrilement et se met à écrire : « Aides moi à trouver l’inspiration, des jours et des nuits que je suis à ma table et rien ne sort, je veux tellement y arriver, je sens que c’est là, je n’en dors plus, cela m’obsède, je suis prêt, j’ai tout fait pour. Pourquoi ? Dis-moi pourquoi je n’y arrive pas. »
Reprise de la course folle sur la page parsemée de taches.
« Tout cela je le sais, sinon je ne serais pas là, que veux-tu vraiment ? »
Confronté à cette question, il perd pied. Qu’a-t-il cru ? Qu’une illumination un soir de spleen, un rêve de jeunesse, suffiraient à produire la grande œuvre ? Que créer le décor, revêtir le costume feraient germer le talent ? Il se croyait touché par la grâce, le voilà minable, plaintif, incapable de répondre à cette maudite plume.
« Si tu ne peux répondre, je ne peux rester, je reviendrai quand tu seras vraiment prêt. »
L’homme est désespéré, il doit lui dire de rester, le stylo ne peut pas l’abandonner aussi. Comment poursuivre son voyage s’il perd cette muse providentielle ? Si elle est venue à lui c’est qu’il le mérite un peu. Il tend la main pour reprendre l’objet, le serrer fermement, et écrire.
Alors qu’il pense avoir réussi, il s’aperçoit avec effarement que ses doigts ne tiennent que du vide.
Regard vers l’obsédante page blanche, elle est noircie de toutes parts d’une seule et même phrase :
« Pour écrire, il faut écrire,...»
Hébété, il compulse son stock de feuilles, toutes reprennent exactement la même litanie.
Il se met à pleurer.
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Nadine Gazonneau · il y a
Quand la plume attend les mots qui ne viennent pas . Une analyse pertinente et fort bien écrite .
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Morgane lafee · il y a
Merci en esperant que la plume reviendra
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Christophe Gounine · il y a
Ça se lit très bien cette petite chose...
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Nicole · il y a
La page blanche la hantise de ecrivain cela ne t'arrivera pas écris ,écris ,écris toujours .....