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Les montagnes sous l'océan

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Tristan

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La machine à granité ronronne tandis que ses icebergs verts fluo se renversent dans un mouvement continu et comme inaltérable. Sous la rotation paisible du mélangeur intérieur un paysage étrange se forme et se déforme, tremblement de terre, bouleversement cyclique où haut et bas basculent sans cesse, où la gravité se perd. Le verre plexiglas poussiéreux et couvert de graisse derrière lequel se meut l'hypnotisant ballet est constellé de gouttelettes grisâtres. Soudain, l'une d'entre elles roule jusque sur l'étagère poisseuse où est posée la machine, à côté de flacons ternes et de verres empilés. Immobiles devant les verres, douze petits corps noirs de mouches mortes sont soigneusement alignés, étendus sur le dos, leurs six pattes arquées repliées contre l'abdomen.
La tête hirsute de Gino apparaît, le regard fermé, le menton dévoré d'une barbe noire mal entretenue. Il essuie un verre sale de son torchon plus crasse encore et l'empile sur l'étagère, à côté des mouches et de la machine à paysages glacés qui bourdonne.
Dans un coin de la pièce vrombit un ventilateur qui crachote une haleine empreinte de particules. Ses hélices remuent l'air sans parvenir à le rafraîchir ni à disperser le parfum lourd et entêtant qui s'étend là, quelque part entre les baquets à glace et la porte de l'arrière-boutique. Seul son murmure électrique meuble le silence écrasant de la boutique. Pendue au plafond comme l'une de ces têtes coupées et desséchées que l'on voit parfois dans les films, une petite ampoule diffuse une lueur jaunâtre, qui prend des teintes d’un vert fané au contact des murs décrépis.
Mis à part Gino, il n'y a personne dans la boutique. Ce n'est pas la saison des glaces ; l'automne tombe et arrache déjà aux arbres leurs feuilles écarlates. Personne ne pousse la petite porte vitrée et fêlée de Chez Gino, pas un seul bambin à brailler devant les glaces italiennes sur lesquelles l'ampoule pendue projette sa lumière visqueuse. Non pas qu'il y ait bien plus de monde en été ; quelques types louches qui s'assoient à une table en lisant le journal et en buvant le café tiède que leur sert Gino le Boucher.
Gino le Boucher n'est pas boucher, bien sûr, il vend des glaces et sert des cafés à des ragazzi pas fréquentables dans sa petite boutique perdue au fin fond d'une ruelle génoise, pourtant c'est ainsi qu'on le nomme dans le quartier. Allez savoir pourquoi ; peut-être son embonpoint et sa dégaine patibulaire, et ce tablier jadis blanc qui pend toujours autour de sa bedaine, parsemé de tâchons rougeâtres parfum glace à la framboise, à moins que ce ne soit cette drôle d'odeur qui occupe la boutique, une odeur que l'on n’attendrait pas chez un marchand de glaces. Comme une odeur de sang. C'est bien vrai qu'il n'aurait manqué qu'un tranchoir dans une main pour faire du glacier un boucher ; certains ignorent leur vocation toute leur vie durant.
La clochette suspendue à la porte se met à tinter d'un carillon mauvais, et un petit bonhomme pas plus haut que ça entre dans la boutique, un béret à la française enfoncé jusqu'aux oreilles. Il déboule dans la pièce et la meuble d'une vie soudaine, inattendue, comme étrangère. Gino suspend son geste, une tasse de café encaféïnée dans une main, son torchon sale dans l'autre.
– Ciao Gino !
– Ciao Tito.
La gamin se plante au milieu de la pièce et lance un regard circonspect alentour.
– Pas beaucoup de clients aujourd'hui, constate-t-il.
– Pas beaucoup, confirme Gino le boucher.
– T'as d'la chance que j'passe là alors !
Sourire de canaille aux dents cariées, auquel Gino répond par un léger pli au niveau des commissures des lèvres. Gino le boucher a la réputation de n'avoir jamais souri.
– Qu'est-ce que je te sers, Tito ?
Tito ne répond pas tout de suite, fronce le nez comme le ventilateur remue l'air épais devant lui. Le gamin pose un doigt sur la vitre qui le sépare des bacs de glace et gratte une croûte de crasse qui s'y est incrustée. Il y a comme une inspiration qui n'en finit pas, comme un souffle suspendu.
– Oh, tu sais, comme d'habitude. Un cornet, framboise.
Grincement du ventilateur. Tito qui se frotte les narines. Gino dévisage le gamin sans rien dire, une moue bizarre derrière sa barbe noire. Puis il se remet à essuyer sa tasse crasseuse à coup de torchon sale.
– Combien de boules ?
– Une seule.
Le boucher ne répond pas, pose la tasse à côté des petits cadavres de mouches sur l'étagère derrière lui. Il attrape une cuillère où fond un reste de glace et la plonge dans le bac de framboise, fourre une grosse boule dans un cornet qu'il tend au gamin. Le gosse lui tend un billet, pas un billet de banque mais un bout de papier, sur lequel des mots griffonnés pleurent comment autant de coups de poignards.
– Tu passeras le bonjour à Loris de ma part, fait encore le boucher.
– Sûr, Gino. Éh, courage, Y aura bien un couillon pour entrer dans ta boutique un de ces quatre.
Sourire carié, regard de canaille de sous le béret. Gino crache au sol.
– File, mascalzone !
Le gamin s'échappe sans demander son reste et le carillon de la boutique sonne à nouveau, se répercute longuement contre les murs. Gino le boucher garde le regard en l'air, comme s'il scrutait quelque chose. Soudain, il lève brusquement sa grosse main et la referme en un poing massif. Il porte ses doigts au niveau de son visage, ses deux yeux noirs sous ses épais sourcils fixés sur sa paume qui s'ouvre. Le corps tordu d'une mouche qui se débat encore s'y agite. Gino le boucher l'étudie un moment comme ça, jusqu'à ce que les réflexes nerveux quittent enfin l'insecte sans vie. Délicatement, il l'attrape par les ailes et la pose sur l'étagère, aux côtés des douze autres.
La machine à granité ronronne encore, mille paysages verts se déchaînent comme des montagnes sous l'océan.

PRIX

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RAC · il y a
Un peu glauque mais une atmosphère bien campée...Manque plus que De NIRO se pointe... Compliments !
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JoJo · il y a
Bravo! La persévérance livre ses fruits.....
Jean-Michel Maugard Renneville

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Tristan · il y a
Merci :)
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Bristol Bazar · il y a
Magnifique écriture. La structure du texte. mime la vis sans fin de la machine à granité. Délicatement et talentueusement noir.
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Tristan · il y a
Merci beaucoup :)
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Ecritard · il y a
Ouffff! L'atmosphère est irrespirable malgré le ventilateur... et l'odeur... une horreur. Les montagnes vertes (bien connues à Strasbourg) ne donnent vraiment pas envie. Quant à l'arrière boutique, on n'oserait pas entrer...
Super l'ambiance! Vraiment glauque et inquiétante. I like it ! Bravo Tristan

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Tristan · il y a
Hinhin, quelqu'un qui parle de montagnes vertes à Strasbourg, je crois deviner qui est derrière ce commentaire.
Double merci en ce cas ;)

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DAF · il y a
Ambiance, étrange et ambivalente. Tout est au diapason. Le lecteur se questionne. Texte très intéressant!
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Tristan · il y a
Merci beaucoup :)
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Epicurien78 · il y a
Ah, l'ambiance lourde et bien dégueu qui se dégage... Bien dans le thème noir et sordide. Tenez, pour le coup, puisque le Boucher aime le café, vous viendrez bien chez moi prendre un Expresso ! Je l'ai fait bien noir et très corsé ! :))
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Tristan · il y a
Pour être corsé, c'est corsé...!
Merci !

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Aurélien Azam · il y a
Superbe ambiance, bellissimo ! :o
J'ai adoré cette ambiance délicieuse et pépère, chez cet artisan glacier avec qui l'on aurait bien envie de se tailler une bavette (peut-être pour cela aussi que son surnom c'est le boucher ^^). Finalement ton Court et Noir a la noirceur d'un café latte bien onctueux, excepté si on est grand défenseur de la cause des mouches... En fait, ton écrit je le vois plus comme un tableau... non trop formel, je dirais plutôt un dessin, une esquisse, un peu avec le style ultraréaliste d'un Florent Chavouet qui se serait égaré au pays de la Dolce Vita !
Bravo, et merci pour ce texte, Tristan :)
Si tu le souhaites, n'hésite pas à lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Tristan · il y a
Une vision très détendue du texte, c'est amusant de le voir comme ça ! Mais pourquoi pas après tout, comme je le disais précédemment, le lecteur s'en forge l'image qu'il souhaite.
Merci pour ton soutien, je vais jeter un oeil à ton texte également :)

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Pierquim · il y a
Petit bijou de noirceur moite .
On rentre de suite dans ce troquet, il y a les odeurs, les couleurs, l'ambiance. Les quelques mots italiens finissent le plat comme on rajoute du pesto et du parmesan dans la pasta.
Le personnage de Gino est parfaitement mis en place. On le voit bien. On est avec lui dans son troquet et puis génial ce boucher/glacier
A la première lecture, on pouvait imaginé que Gino se rangeait dans la catégorie "ancien mafieux reconverti"... mais j'ai une autre théorie.
Gino fait partie de ces hommes qui naissent fondamentalement méchants sans aucune raison, méchant par nature, le mal comme une maladie héréditaire. Sauf que grâce à la société, à sa Maman, à la religion, à la subtilité des parfums, il n'a pas basculé dans le mal,il a résisté à cette pente. Pour cela il a vendu des glaces comme un autre aurait récité à chaque heure un Ave maria ou se serait flagellé toutes les ...No lui il a vendu des glaces, des glaces à la framboise, couleur rouge au gout particulier avec une odeur, comment dire comme une odeur de sang.

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Tristan · il y a
Merci pour ce commentaire :)
Gino, portrait du Mal ? ça me plait bien...

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Hervé Mazoyer · il y a
Rien pour moi vu l hygiène de la boutique. Par contre mes voix pour toi pour la qualité de l ambiance bravo. Si tu le souhaites j ai un texte en compétition sur ma page. Amicalement.
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Tristan · il y a
Même pas un sorbet graisseux ? Roh.
Merci beaucoup, je vais jeter un oeil ! Et grâce à toi on atteint 42 votes, le sens de l'univers et de tout le reste est proche.

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Nelly · il y a
quelle étrangeté et quelle ambiance!
bravo en si peu de mots

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Tristan · il y a
merci :)
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