Les Monstres

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La nuit, on entend les bêtes qui sont tout près. Des grognements, des miaulements, un cri perçant aussi, toujours le même, qui reste en suspens avant de s’évanouir dans l’obscurité.
Blottie contre sa mère, la petite fille écoute. Les cris résonnent tout autour et pourtant elle ne craint rien, devinant quel sera le prochain, comme les paroles d’une chanson qui la berce chaque soir dans la hutte.
Le feu crépite et fait danser les ombres sur les visages. On raconte des histoires, mais souvent on ne dit rien. On attend le sommeil, un sommeil lourd, sans rêve, qui, pendant quelques heures, fait oublier le lendemain.
Le lendemain, quand on se lève au petit jour, que l’on revêt les peaux de bête et que l’on sort les pots pour piler les graines, quand on danse en rond en faisant des grimaces et en gesticulant, quand la petite fille reste au fond de la hutte où elle attend, terrorisée.
Le soleil n’est pas encore au zénith quand ils arrivent. Ils ne sont d’abord pas nombreux, une dizaine peut-être. De la hutte, la petite fille peut les voir, alignés au loin derrière les barrières. Ils attendent eux aussi. Il y a des grands, des gros, des petits qui crient fort, plus fort que le reste. D’autres arrivent encore et le bruit monte. Elle les voit bien du fond de la hutte, attroupés là-bas, et elle se recroqueville en se bouchant les oreilles.
Ils sont tous là maintenant, et sa mère vient la chercher. C’est tous les jours pareil, et tous les jours, la petite fille redoute ce moment quand elle voudrait se fondre dans la paroi de la hutte, disparaître sous la terre battue du sol. Mais comme d’habitude, sa mère la prend dans ses bras, sort d’un pas lent, mécanique, et va vers eux. La petite fille pleure et les cris redoublent. Elle ne veut pas les regarder et appuie sa tête contre sa mère qui continue d’avancer. Ils sont si près que le bruit l’étourdit. Elle sent alors comme des piqûres sur ses jambes nues parce qu’ils lui jettent des petits bouts de métal qui font mal. C’est tous les jours pareil et sa mère lui demande de les ramasser. Les petits hurlent quand elle s’accroupit à quelques pas seulement des barrières. Un gros, immense, tout couvert de noir, s’approche et tend une patte énorme à travers les barrières en faisant des sons bizarres avec sa bouche. La petite fille repart en courant vers sa mère qui, en la serrant contre elle, revient vers eux.
— N’aie pas peur, lui dit-elle.
La petite fille tourne un peu la tête et voit la grosse patte qui s’agite. Sa mère se rapproche davantage et, tout à coup, la patte agrippe le bras de la petite fille qui hurle. Le gros ne la lâche pas et son visage blanc est devenu tout rouge. Il fait des sons très forts avec sa bouche et les autres l’imitent. La petite fille se débat. Sa mère ne bouge pas. Elle regarde simplement. Et puis le gros la lâche enfin et elle s’enfuit vers la hutte.
Le jour décline, ils s’en vont et bientôt il n’y a plus que les bêtes autour qui grognent et qui miaulent.

Un soir, la petite a de la fièvre. Elle n’a pas mangé depuis la veille et peut à peine garder les yeux ouverts. Sa mère la berce toute la nuit, près du feu. Au petit matin, elle berce toujours le petit corps froid de l’enfant.
On a revêtu les peaux de bête et sorti les pots, et on se remet à danser en faisant des grimaces et en gesticulant. Quand le soleil n’est pas encore au zénith, ils reviennent et s’alignent derrière les barrières, mais la petite fille ne les voit plus. Elle est partie loin, très loin, dans un pays où les monstres n’existent pas, où l’on danse sans faire de grimaces, où il n’y a pas d’animaux en cage ni d’exhibition de sauvages. Elle est revenue dans le monde qui était le sien.

Ils sont nombreux aujourd’hui au Jardin d’Acclimatation, attirés comme les autres par les affiches colorées montrant des indigènes couverts de peaux de bêtes et barbouillés de peinture. Il paraît que ce sont des cannibales et qu’il faut faire attention aux enfants qui s’approcheraient trop près. Pour dix sous, on se donne des frayeurs en tendant quand même le bras pour voir. On raconte qu’il y a une petite fille qui parfois se laisse attraper si on lui jette des pièces, mais aujourd’hui, elle ne vient pas. Alors on repart un peu déçu en espérant qu’au zoo, on aura plus de chance avec les chimpanzés et un paquet de cacahuètes.

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