Les métamorphoses

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Certaines personnes ont besoin de la littérature, pour d'autres, c'est la littérature qui a besoin d'eux. Disons que je suis un mélange assez intéressant des deux, voulez-vous  [+]

Image de Automne 2013
Ça y est. Ça fait un an. Un an que je l'ai quitté. J'ai toujours du mal à y croire. J'ai eu du mal. La pire et la meilleure année de ma vie à la fois.

Heureusement, depuis, j'ai changé, drastiquement. A tel point que j'en suis méconnaissable. Immédiatement après être partie, j'ai redéfinis mes priorités. J'ai fait les choses que j'avais toujours voulu faire.

J'ai perdu du poids. Je suis passée de 150 kg à 50 kg en un an, c'est complètement dingue, dangereux selon les docteurs. La chute est vertigineuse. Je suis complexée, c'est ce que tous les psychologues me disent. Ils pensent que je suis blessée, dans mon amour propre. Blessée et meurtrie, au plus profond de mon être, jusqu'au point de non retour. Qui ne le serait pas ? Lorsque votre sœur vous trompe, devant vos yeux, avec votre mari et que vous les trouvez ensemble au lit. Je peux vous assurer, vous garantir sur facture si vous le souhaitez, que vous vous remettez en question, que les choses vous apparaissent clairement, limpides comme du verre de cristal, en perspective augmentée et que lorsque vous laissez tout tomber, et que sans un mot, vous faites vos bagages et que vous partez sans rien dire, laissant vos trois enfants et votre vie derrière, vous vous sentez déjà un peu mieux. Les psychologues ont raison, je suis blessée, au plus profond de moi-même mais je n'ai pas atteint le point de non retour. Je m'amuse à consulter des psychologues. Je n'ai pas d'argent à offrir mais la plupart d'entre eux offrent la première séance, alors j'essaie, je consulte. Je leur pose mon problème, leur raconte librement mon histoire. J'enregistre chaque conversation sur un dictaphone puis les mets sur une clef USB que j'attache autour de mon cou. Ils me disent tous la même chose. Ils prennent des notes mais après quelques minutes ils savent déjà que je suis perdue.

Moi, je n'y crois pas. Je ne suis pas complètement perdue, je le sais, au plus profond de moi-même, je le sais. J'ai quelque chose de très rare, qui m'a permis d'aller à Harvard, de supporter les moqueries de mes camarades de classe et de mes collègues depuis ma naissance. Je possède quelque chose que nous voulons tous. Quelque chose dont nous manquons tous. J'ai la Volonté. Avec un grand V. Je veux m'en sortir. Je veux vivre, bien. Heureuse. Et je vais y parvenir.

24 heures après avoir tout laissé tomber, je me suis installée ici, dans cette petite maison des banlieues aisées de Manhattan, je l'aime bien. J'avais assez d'argent pour habiter mieux mais je réservais ma fortune pour autre chose. Je me connaissais bien. J'avais des objectifs. J'allais les atteindre, coûte que coûte. Ce jour là, j'ai commencé par m'installer. Je n'avais pas beaucoup de bagages. J'avais pris tous mes habits et les avait fourrés dans quatre grands sacs de sport. J'ai soigneusement plié mes habits puis déposé dans l'armoire de la chambre à coucher. Cela fait, je suis allée acheter un rasoir, au magasin le plus proche de moi. Ensuite, je me suis intégralement rasée, de la tête aux pieds. La plupart des psychologues que j'ai consulté ont interprété ça comme ma manière de me purger de mon passé et de renier mon propre corps, même si je sais très bien que je ne pourrais jamais les effacer. Puis, j'ai commencé à courir, tous les jours, sans exception, entre quatre huit heures du matin, dans la plus grande salle de sport de Manhattan, sans coach. Je courais pendant longtemps, sans m'arrêter. Au début, je l'avouerais, ça a été dur. J'ai fait des malaises. Mais je me suis rapidement ressaisie et relevée, et les malaises se sont espacés dans le temps avant de disparaître complètement. J'ai mangé des salades. Des grosses salades. Beaucoup de salades. Fini les pizzas, les pâtes, les hamburgers et toutes ces cochonneries, ô combien délicieuses mais ô combien mauvaises pour la ligne.

Mon visage, lui aussi a changé. J'ai acheté un ordinateur portable, haut de gamme, il y a un an, lorsque j'ai commencé à courir. Tous les jours, depuis, je me suis prise en photo, grâce à la webcam, encastrée dans l'écran. Maintenant, assise devant mon ordinateur, à regarder la version compressée et accélérée de tous mes clichés, un nouveau sentiment naît en moi, que je n'avais jamais connu : la fierté. La fierté d'être moi. Pas le dégoût, si familier. Lui a disparu, est parti avec l'ancienne moi. Je regarde, encore et encore, j'appuie frénétiquement sur la touche « replay » et j'observe mon visage dégonfler comme un ballon de baudruche, mes traits grossiers devenir fins mais rudes et meurtris. Mes cheveux, repoussés rapidement, roux et brillants. Ils sont magnifiques. Finalement, je regarde la première photo, celle où je suis grosse et moche. Mes traits sont grossiers, mon visage gonflé, mes cheveux, roux, pendent, gras et emmêlés, de chaque côté de mon visage, triste et désolé, l'encadrant. Sur le cliché du jour, mes cheveux sont flamboyants et nourris. Je m'en occupe. Les nettoie et nourris tous les matins, après mon exercice. Maintenant, j'aime mon corps alors je m'en occupe beaucoup plus.

Mon visage est toujours aussi meurtri et désolé que précédemment mais il y a quelque chose de nouveau, aujourd'hui, pour la première fois, je souris à la webcam. J'arrive à dissimuler la douleur qui m'habite. Fière, je retire la clef USB de l'ordinateur et la repasse autour de mon cou, sous mon T-shirt.

Ça y est. Tout est prêt. Je sors dans le jardin, parfaitement calme et détendue, fraîche, propre et dispo. Je sors mes quatre sacs de sport, deux par deux de la maison et les jette dans la partie arrière de mon vieux pick-up. Je me tourne une dernière fois vers la maison. Elle est jolie, standard. C'est pour ça que je l'avais choisie. Mon rêve. Une jolie petite maison entourée d'une clôture blanche avec un gazon bien entretenu, un petit garage sur le côté et des petites fenêtres rouges. Je monte dans la camion et démarre : une nouvelle vie commence. Elle m'attend.

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michel jarrié · il y a
C'est chouette de la part de S.E de nous permettre de visiter de, relatifs, anciens textes de cette trempe. Belle lecture !

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