Les mémoires du Royaume d'Alexie

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En ces temps reculés, au royaume d’Alexie, aucun habitant ne savait lire ni écrire. Aucun sauf un. La connaissance intellectuelle n’était pas jugée dangereuse mais elle était considérée comme inutile. Les habitants de ce royaume étaient paisibles, profondément heureux, ils aimaient la nature et les réjouissances. Les quatre saisons divisaient encore l’année de manière bien distincte. La neige abondante et étincelante transformait le verger du château en un labyrinthe hivernal nimbé de lumière rose à la tombée du jour. Les ruisseaux chantaient dans les forêts quand le printemps ramenait les oiseaux sur les branches des arbres fleurissants. En été, les blés tout blonds accueillaient des myriades de papillons et les taches rouges des coquelicots balançaient au gré de la brise chaude sous un ciel sans nuage. L’automne apportait ses couleurs et le crissement des pas sur les feuilles odorantes avant que la pluie et le gris du ciel n’annoncent le retrait des hommes à l’intérieur des habitations.

Au royaume d’Alexie, le roi Hodor et la reine Isis s’aimaient d’un amour tendre et ne se quittaient jamais. Ils voyageaient beaucoup. Ils avaient fort à faire aux frontières car leurs voisins belliqueux voulaient étendre leurs territoires et annexer ces paysages joyeux et vibrants de vie.

Si aucun (sauf un) ne savait lire ni écrire, tous les habitants d’Alexie recherchaient la beauté et les plaisirs liés aux cinq sens, brillant publiquement dans tous les arts, si bien que ceux qui étaient les moins habiles étaient surnommés les « troisis » - parce qu’insipides, inodores et incolores. Appelés à devenir invisibles, intouchables et inaudibles, ces derniers pouvaient alors disparaître jusque dans les pensées, comme des bulles fines qui éclatent soudain et ne laissent que le silence de l’oubli se déposer sur les sols de pierre ou de terre.

Le roi et la reine avaient trois beaux enfants tous doués dans des domaines bien différents.

Dès sa naissance, Appollino, l’aîné, vocalisait sur tous les tons et rien ne résistait à ses appels. Il conquit d’emblée le cœur de ses parents et plus tard il charmerait les dames et les hommes de la cour. Quand il touchait un objet, du plus précieux au plus banal, il le faisait vibrer et chanter. Il pouvait faire tinter les rires en éclats ou faire couler les larmes dans un doux murmure consolateur. Quand il était lancé dans un solo de cithare endiablé – car il aimait tous les registres musicaux – sa sœur Nuwa pouvait le pincer sans qu’il ne ressente aucune douleur. Il hypnotisait les animaux avec des mélodies envoûtantes, il attirait les oiseaux bigarrés qui voletaient autour de sa tête et les troupeaux d’aurochs le suivaient docilement. Quand les licornes mettaient bas leur portée, il facilitait les naissances et soulageait les douleurs par ses berceuses. Il n’avait pas son pareil pour animer les fêtes nombreuses qui égayaient les absences prolongées du couple royal. Les danses se faisaient plus légères, l’enivrement plus doux, les mouvements plus fluides. Les heureux invités à ces festivités pouvaient marcher plusieurs jours par tous les temps pour venir l’écouter. Appolino au visage parfait, au corps élancé et au sourire avenant, était revêtu des plus beaux costumes cousus d’or et de fil vermillon ou d’azur, entrelacés dans des broderies aux motifs végétaux stylisés à travers lesquelles couraient de jolies libellules. Les demoiselles valsaient avec lui dans leurs robes somptueuses sous la lumière des lampions et des lucioles, et la fraîcheur de la pleine lune. Aux saisons froides, les lustres et les bougies brillaient de mille feux reflétés dans les miroirs irisés du Pavillon de la Danse. Les jeunes demoiselles repartaient dans la nuit étoilée le cœur gonflé d’amour et d’espoir. Les messieurs reprenaient en chœur les airs exaltants de la soirée et le chemin du retour prolongeait l’enchantement des êtres.

La sœur cadette, Nuwa n’aimait rien tant que de dessiner et de façonner un monde imaginaire dans la terre glaise. Les enfants du Royaume venaient parfois de très loin pour admirer ces étranges créatures sorties d’un peu de terre et d’eau. Les plus doués pouvaient à leur tour en créer. La Princesse Nuwa avait une patience illimitée quand elle était entourée de leur présence émerveillée. Elle était enjouée et espiègle et son art était parfait. Elle utilisait les pigments les plus divers et produisait parfois des animaux à l’identique de ceux qui circulaient dans la forêt ou sur les pelouses du château. Elle prenait alors du plaisir à surprendre son frère aîné en cachant dans son lit des scarabées mordorés ou en plaçant sur le rebord des fenêtres des colibris rouges plus vrais que nature, ou encore, en tissant des toiles dentelées pour y faire courir des araignées aux pattes sombres et veloutées qui effrayaient les domestiques. Nuwa aimait modeler la terre mais aussi toutes sortes de pâtes comestibles et de son four s’échappaient des senteurs irrésistibles. Pour les fêtes, elle confectionnait une galette géante délicatement parfumée de fleur d’oranger et finement ajourée d’une rosace. Elle sculptait aussi des ballons de baudruches qui prenaient la forme d’animaux fabuleux et les enfants se regroupaient autour d’elle en espérant repartir le regard pétillant, la main en suspens et le cœur réjoui par l’un d’entre eux. La dégustation de la galette s’achevait toujours par le lâcher final de tous ces ballons. Chacun espérait que leur voyage à travers ciel les ramènerait dans leur jardin comme un beau rêve ou un vœu qui se réaliserait.

Quand ils n’étaient pas à l’étranger, le roi et la reine étaient absorbés par les dons et la vivacité de leurs aînés. Mais la reine avait mit au monde un troisième enfant doux et calme. Il souriait et patientait souvent car les premiers soins allaient toujours vers celui qui pleurait de manière la plus attendrissante ou celle dont les doigts façonnaient les portraits les plus flatteurs. Grand contemplatif, le plus jeune prince prenait plaisir à observer le spectacle du monde mais n’y prenait pas part, ne se manifestant jamais, ni par de quelconques prouesses encore moins par les bêtises qui auraient pu attirer l’attention sur lui. Il semblait déchiffrer les âmes mais personne n’avait accès à la sienne.

Lors d’une expédition particulièrement dangereuse, la reine Isis fut emportée par une tempête. Inconsolable, le roi Hodor cacha la nouvelle et ne revint jamais au château. Il envoyait à ses enfants des trésors, coquillages, perles ou étoffes, des manuscrits dont les enluminures ravissaient Appolino et Nuwa qui ne savaient pas lire.

Peu à peu, le petit prince devenu prince « troisi » dont on n’avait effacé jusqu’au prénom, approfondit le don de se faire oublier. Il s’était retiré 'dans la plus haute salle de la plus haute tour', celle qui décourageait toute ascension, celle d’où pourtant on pouvait porter le regard et étendre l’ouïe jusqu’au moindre recoin du château, jusqu’au plus petit brin d’herbe à des kilomètres alentour. Seule la fée du logis venait lui rendre visite lorsqu’il dormait d’un sommeil profond et lumineux. Elle dépoussiérait les meubles remplis de bibelots, de livres ou de carnets de voyages soigneusement reliés et rangés, nettoyait le sol et déposait sur la jolie table en chêne sculpté les mets les plus variés. Durant le jour et pendant tout ce temps, le prince troisi avait appris à lire, il observait la vie du château et écrivait, inlassablement.

Bien des années plus tard, quand il fut question d’abattre la tour devenue vétuste, la dernière née de la dynastie d’Alexie, l’intrépide Princesse Seshat à l’esprit éclairé et au cœur érudit, voyageuse invétérée qui avait la faculté de ne ressentir aucune fatigue et dont l’âme était éprise de légendes et de poésie, grimpa les marches quatre à quatre jusqu’à son sommet. Elle découvrit ce prince lointain dont elle ignorait l’existence et le nom, endormi à jamais, les mémoires du Royaume d’Alexie sur son cœur et le sourire aux lèvres.

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Firmin Kouadio · il y a
Vous nous avez fait passer un agréable moment de lecture. On ne s'ennuie pas quand on vous lit. Très beau texte, Laurence. Peut-être aimeriez-vous passer me découvrir, un texte en lice aux jeunes écritures ! Cela me ferait vraiment plaisir.
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Les Histoires de RAC · il y a
Ainsi va la vie. Bien vu & bravo pour les clins d'oeil, notamment la fée du logis, une vraie bombe en plus... (LOL) !
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Malheureusement, on arrive un peu tard.
Mais on a aimé l'histoire et on aimera toujours LAURENCE.

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Mireille Bosq · il y a
Plein de trouvailles exquises et un petit coup de griffe envers ceux qui méprisent la lecture et l'ecriture !
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Michèle Dross · il y a
Quel joli conte Laurence, j'aime les deux aînés, le fée du logis :), mais j'ai une préférence pour le petit troisième qui ouvre son pays à la lecture et à la mémoire..
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Laurence Delsaux · il y a
Merci d'être venue les visiter !
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Alizée Villemin · il y a
Très joli conte, et bravo à ce prince sans nom, qui a su réinventer le rôle d'historien :) ! Si jamais cela vous dit, je participe également avec https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/salahad-le-dragon-vegetarien
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Laurence Delsaux · il y a
Merci, lu et apprécié :p
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Alberto Trentinher · il y a
Conte fantastique bien joué.. bravo Laurence.
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Laurence Delsaux · il y a
Contente que vous ayez lu et apprécié !
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jusyfa *** Julien · il y a
Une imagination fertile qui propose un texte bien pensé, lecture prenante, de qualité littéraire, bravo Laurence ! *****
Julien.
Si ce n'est pas encore fait, une invitation : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-nombre-d-or-revelateur

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Fredo la douleur · il y a
De belles trouvailles dans ce conte qui fait la part belle à la lecture et l'écriture ! Un voyage des sens particulièrement féerique ! ^^
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Nualmel · il y a
Il y a beaucoup de descriptions dans votre conte. J'en ai apprécié la vivacité et la qualité. Votre texte se lit en suivant ce rythme vivant. Il est fluide. J'ai aimé votre texte.
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Laurence Delsaux · il y a
Merci Nualmel !