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Les manteaux bleus

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Annie Davril

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Ma mère était couturière.
Pour arriver au geste parfait, elle avait piqué des kilomètres de coutures jusqu’à l’épuisement sous l’œil sévère de la « première ». Elle obtint son CAP, sésame qui la consacra « petite main » dans l’atelier de l’avenue Berthelot. Elle y resta jusqu’à ma naissance en 1953.
En 1960 nous habitions un immeuble en banlieue de Lyon : cube de béton austère et sonore comme une cathédrale, posé dans la cour d’une usine au bord du Rhône. Mon père eut le choix de l’appartement, parce qu’il était chef : ce fut le quatrième et dernier étage, plein sud avec vue dégagée du côté du fleuve.
La salle à manger avec son bahut trois portes, sa table, sa commode, plaqués chêne clair, et son canapé était la fierté de mes parents. Plusieurs années de fidélité au « petit Casino » du quartier avaient été nécessaires pour accumuler des timbres de réduction. Ma sœur et moi étions préposées au carnet de timbres. Lorsque celui-ci fut plein, mes parents, ma mère surtout, choisirent les meubles sur le catalogue. Pourtant la pièce s’était rapidement transformée en atelier. Le canapé accueillait les pièces de tissus coupées dans des soies chatoyantes, des lainages cossus. Il fallait faire attention lorsqu’on s’asseyait pour ne pas froisser.
Tous les jours, même les dimanches, ma mère cousait. Les fils, les épingles, les tombées effilochées envahissaient la pièce. Le fer à repasser était toujours chaud posé sur la table recouverte d’une couverture de laine et d’un drap. La machine à coudre Singer, sur son meuble qui permettait de l’escamoter, restait en place en permanence.
Ma mère avait quelques clientes, glanées par le bouche à oreille qui partageaient avec elle le goût des belles étoffes et des dernières tendances de la mode. Les séances d’essayage, souvent les après-midi, devant le miroir de l’armoire de la chambre de mes parents étaient propices aux potins sur les amies, les connaissances communes. Le lit servait de reposoir aux robes précieuses en devenir. Les soies bruissaient le long des corps dénudés de ces femmes d’âge mur qui se contorsionnaient comme des lianes pour rentrer dans les bâtis, fragiles, parfois juste épinglés. Elles poussaient des petits cris lorsqu’elles se piquaient. Ça sentait l’apprêt, le tissu neuf. On faisait des projets sur les futurs vêtements de la saison prochaine. Certaines amenaient des échantillons, des magazines pour profiter des conseils de ma mère. Cette activité était peu lucrative mais quelle récompense de voir dans les yeux des clientes leur admiration devant un chemisier tout en nervures ou une robe au drapé impeccable ! Ou lorsqu’elles avaient été félicitées, admirées dans un mariage, un repas de famille !
Lorsqu’une commande était urgente, le désordre dans la salle à manger était encore plus grand. Mon père se réfugiait dans ce qu’il appelait son bureau, une pièce qui rassemblait tout ce qui ne pouvait être placé ailleurs. Ma sœur et moi nous nous occupions dans notre chambre et la famille se retrouvait dans la cuisine. Les jours plus calmes et quand je n’avais pas école, je sortais ma petite machine à coudre, cadeau du père Noël de l’usine de mon père, et avec les tombées de soies, de cotons piqués, de lainage écossais, j’habillais ma poupée. Je coupais, faufilais, essayais, piquais en tournant la manivelle de la petite machine rose sous l’œil observateur de ma mère.
- Tu tiens mal ton aiguille
- Ton fil est trop long, ça va faire des nœuds, c’est une aiguillée de feignant !
- T’as mal assemblé tes pièces : t’as fait un nid de puces !
Elle prenait ses ciseaux, coupait les fils, déchirait, puis me montrait...
Quand elle ne cousait pas pour les autres, elle nous habillait ou se faisait un vêtement, ce qui était plutôt rare. Par souci d’économie, ma sœur et moi avions des vêtements taillés dans la même pièce avec de très grands ourlets qui diminuaient au fur et à mesure de notre croissance.
Je me souviens de nos manteaux en lainage bleu acier, double boutonnage, col Claudine et martingale. J’avais 10 ans et ma sœur 8. Au bout de trois ans et après quelques variations d’ourlets, l’usure laissait voir la trame du tissu. Ma mère décousit entièrement les manteaux et lava les pièces mises à nues. Elle sortit de ses tiroirs un morceau de tissu matelassé bleu ciel pour remplacer la doublure d’origine et ainsi rendre le vêtement plus chaud. Elle remonta les manteaux en retournant chaque pièce. Nous avons encore porté deux ans ces manteaux presque neufs qui faisaient l’admiration des voisins. Même si nous n’étions pas très fières de ressembler à des sœurs siamoises, il n’était pas question de se plaindre, parce que nous étions privilégiées d’échapper aux vêtements en prêt à porter de bien moindre qualité, nous disait ma mère. Pourtant, nous lorgnions avec envie les vitrines des magasins : ces jupes, manteaux qui nous semblaient tellement modernes !

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