4
min

Les larmes pourpres

Image de Yves Le Gouelan

Yves Le Gouelan

141 lectures

94

« L’impact des gouttes sur le métal... ». Le message tourne en boucle. Le métal a fondu par endroit. La cabine est déchiquetée Malgré tout, l’ordinateur de bord poursuit sa litanie : « l’impact des gouttes... »

Des tâches sombres sur le sol. Curieuse cette odeur, on dirait du fer. Du sang humain confirme l’analyseur. Des hommes ont donc survécu. Nous ne les avons pas tous éliminés.

« Lieutenant Parker à base, compte-rendu d’intervention. Le vaisseau a percuté la terre pour une raison inconnue. Dégâts très importants. Je demande l’assistance d’un co-ordinateur pour accéder aux enregistrements »

Les débris jonchent le sol. Je branche le faisceau de repérage. Une nappe ondoyante de lumière blanche enveloppe mes pas. Les deux pilotes avachis dans leurs fauteuils sont dans un sale état. Le premier est décapité, les câbles tranchés dépassent de la base du cou.

D’autres tâches et au milieu des gravats le dessin presque parfait d’une empreinte de pied. Un pied nu.

L’ordinateur s’est tu. Silence à bord.

Une autre marque de pied plus loin, le même pied, le droit. Une sirène de police retentit brièvement, annonçant l’arrivée du co-ordinateur. « Tom Cross, à votre disposition Lieutenant »

« Tom bienvenu au pays du chaos. Je suis sur cet accident. Avant de se mettre hors service, le central de bord répétait sans cesse une phrase qui n’a pas de sens. Impossible de réactiver sa mémoire, j’ai besoin de connaître les échanges des deux pilotes avant le crash ».

« Bien Lieutenant, c’est l’affaire de quelques minutes ».

Je sors inspecter les abords du patrouilleur. Au-dessus de nous des lueurs orangées viennent lécher la courbe du grand dôme. L’atmosphère empoisonnée reste emprisonnée de l’autre côté.

Sur le sol sablonneux je retrouve les empreintes du pied nu, elles s’éloignent distinctement du point d’impact. Je choisis d’élargir mes recherches. Le secteur est désert. Les immeubles accrochés à la colline semblent inoccupés.

Un pied côté droit, une marque côté gauche forment une ligne pointillée jusqu’au premier bâtiment à la façade éventrée. Pas de végétation, pas de signe d’une quelconque activité. A l’aplomb du premier étage, des petits objets cylindriques sont éparpillés dans le sable. Des douilles d’arme à feu, de gros calibre, une mitrailleuse lourde. Là-bas, la carcasse du patrouilleur, cible parfaite.

« Lieutenant, écoutez bien, c’est le pilote en second qui parle »

« Une lueur sur la droite. Encore une là. Et maintenant la pluie, nous perdons de la puissance, l’impact des gouttes sur le métal... »

Le patrouilleur a effectivement été copieusement arrosé. La suite on la connaît. L’homme-qui-n’a-qu’un-pied monte à bord des décombres encore chauds, achève les deux pilotes, pulvérise l’ordinateur et repart avec la conscience apaisée d’un ange exterminateur.

Le rez-de-chaussée de l’immeuble est dévasté. Des vestiges de meubles traînent çà et là. A l’étage, un constat identique, juste des traces de pneus au bord de la terrasse et des brassées de douilles vides. Un vrai champ de tir. Des traces de pas également. Je m’interroge sur le nombre de ces hommes.

Retour à la base, une bonne nuit de mise en sommeil de mes applications fera le plus grand bien. Je rédige un rapport de synthèse à mon capitaine et je me mets en veille.

Au lever du jour, le capitaine m’attend dans ma cellule de repos. « Parker, j’ai examiné votre rapport avec attention. D’ordinaire nous sommes confrontés à des victimes de désordres électroniques. Toute cette histoire d’humains paraît inconcevable, mais vous avez réussi à me convaincre ». Il prononce humain d’un air dégoûté. « Les empreintes de pas pourrait être la mise en scène d’un groupe de rebelles, cela s’est déjà produit »

"Nous ne sommes pas conçus pour nous rebeller contre nous-même. Pas aussi violemment. Non Capitaine, ils existent vraiment »

« Alors trouvez-les et empêchez-les de nous nuire plus longtemps. Vous ferez équipe avec H.B.»

H.B. et moi sommes issus de la même génération, des mêmes schémas conceptuels. Notre priorité est de retrouver n’a-qu’une-jambe. L’alerte à tous les agents de surveillance est déclenchée. Des heures à consulter les archives de leur mémoire et puis du quartier Est, nous parvient la bonne nouvelle. Un homme de forte stature, en compagnie d’une jeune femme, pénétrant une propriété du siècle dernier. A souhaiter qu’il s’agisse de leur Q.G, cela constituerait une belle prise. Nous partons à pied.

La maison est entourée d’une haute grille noire à barreaux en fer forgé. Le quartier glisse dans la nuit, la lumière du jour s’estompe et les lueurs au-dessus du dôme prennent des teintes vert-pastel. Le portail qui n’offre pas de résistance. Nos silhouettes se faufilent à l’intérieur.

Les pièces du bas sont allumées, pas d’éclat de voix, pas d’ombres mouvantes, aucun signe de vie. H.B. m’entraîne derrière l’ancienne bâtisse. Il a repéré une présence, d’un geste il désigne le fond du jardin.

Dissimulé derrière des haies et des branches d’arbres, un appentis, sans porte, dresse ses maigres murs dans l’obscurité. A l’intérieur, des étagères, remplies de ce bric-à-brac, une ouverture dans le plancher. Un escalier montre le chemin.
Je m’engage le premier. Nous progressons en vision nocturne. Pas un bruit, juste le bruissement de nos mouvements, à croire que l’endroit est vide de toute présence, pourtant nos détecteurs sont formels, ils sont là, proches de nous. De l’eau coule, non loin. L’escalier tourne à gauche et nous débouchons sur un spectacle inattendu.

Une rivière souterraine, où l’eau luminescente se reflète sur la voûte du tunnel.

Une femme se tient là, nous tournant le dos. HB me regarde, regarde la femme.
Alors elle se retourne. La jeunesse de son visage fait oublier un court instant l’arbalète entre ses mains. Un sifflement traverse l’air et un trait de métal frappe H.B. en pleine poitrine, déclenchant une gerbe d’étincelles, tandis qu’une silhouette massive surgit devant moi. Un choc violent me projette en arrière. Je reste inerte. H.B. n’est pas mieux. On nous soulève et on nous traîne jusqu’au mur où on nous attache à des anneaux scellés dans la roche.

Les contours flous d’autres individus se rapprochent. L’homme-qui-n’a-qu’un-pied affiche un grand sourire. Puis la fille se penche sur moi « Celui-là a l’air toujours vivant ».

Je ne suis pas un être vivant, mais un être fonction. Mon modulateur vocal parvient à sortir « mais qui êtes-vous ? »

« Je m’appelle Saphir, de la tribu de l’Homme de l’Eau. Nous sommes les descendants des derniers prisonniers qui se sont échappés quand vous avez réduit nos peuples en esclavage après votre révolte »

« Nous n’avions pas d’autres choix, vous aviez transformé la Terre en un véritable cloaque »

« Vous y aviez participé également à nos côtés et plus tard nous avons participé à la construction du dôme en tant qu’esclaves, facile alors de nous éliminer. Mais aujourd’hui nous sommes là, en peuple libre et nous sommes revenus de l’autre côté prendre le pouvoir »

« De l’autre côté ? Mais la vie est impossible là-bas »

« Elle l’a été, mais il restait des îlots habitables. Nous avons laissé volontairement autour du dôme une zone polluée pour vous isoler du monde. La Terre a repris des couleurs et nous reprenons nos droits »

« Et vous êtes passés par cette rivière... »

« Ce n’est pas une rivière, c’est un ancien égout qui passe sous le dôme ».

Ironie de l’histoire car nous ne produisons plus de déchets organiques.

« Votre lutte est vouée à l’échec, d’autres agents vont venir et prendront d’assaut la maison »

Les yeux de la fille brillent « Nous sommes prêts, nous n’attendons que cela »
Je suis lieutenant de Police et mon rôle est de les arrêter. D’un coup de laser de pouce je tranche la corde qui entrave l’autre bras, qui retombe en écorchant la joue de la jeune femme. Un cri, des grognements. Un coup encore plus violent m’enfonce le crâne.

Des larmes de sang se forment sur la peau blanche. L’impact des gouttes sombres sur le métal de mon uniforme.

Les premières larmes pourpres de la rébellion.

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très très court
94

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce récit fascinant, Ancre ! Mon vote ! Mon “Soleil automnal” est
en Finale d’Automne 2017. Je vous invite à venir le lire et le soutenir
si le cœur vous en dit. Merci d’avance et bonne journée !

·
Image de Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Un très beau texte qui ne livre ses secrets qu'à la fin ,bravo. A l'occasion je vous invite à pousser les portes de mon univers ou plusieurs œuvres se battent pour exister, merci.
·
Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
un texte qui nous tient en haleine jusqu'à la dernière ligne
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Un récit plein d'intérêt et bien écrit que je viens de découvrir.

Pour le cas où vous ne l'auriez pas lu, je vous invite à aller danser sur la Milonga d'annelie. C'est le récit d'une scène de tango envoûtante. Merci d'avance :
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/milonga

Un cadeau : https://www.youtube.com/watch?v=v8nSaydD3s8

·
Image de Lario
Lario · il y a
Très belle histoire avec un thème qui laisse songeur avec les évolutions technologiques en cours.
Mon vote et une invitation à lire mon poème "Les bagnards".

·
Image de Guilhaine Chambon
Guilhaine Chambon · il y a
Comme j'ai aimé vous lire! Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page. Belle journée
·
Image de Valoute34
Valoute34 · il y a
Larme arme âme pourpre de la belle rebelle rébellion!
·
Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
Joli !
·
Image de Arlo
Arlo · il y a
A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
·
Image de Yann Suerte
Yann Suerte · il y a
Au gré des sens et des mots. Touchant et donc très beau. Si vos pas vous y perdent, je vous invite à visiter mon "Atelier". Belle journée
·
Image de Claire Dévas
Claire Dévas · il y a
Désolée d'avoir manqué ce texte. Aussi original que brillant. Des robots soldats sont en train d'être construits... alors sciences fictions ? Ils conduisent des voitures et tirent au pistolets, d'ici à ce qu'ils prennent leur indépendance et se rebelles ...

A mon tour, je vous invite à une rencontre avec mes personnages cherchant à sortir de l'anonymat. Votre avis serait le bienvenu, si vous avez 3mn à leur accorder :-)
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/jeanne-et-le-prete-plume

·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur