les larmes du Nyiragongo

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Qui suis-je? Soixante six printemps, ex-prof, des dizaines et des dizaines de textes au compteur, des nouvelles courtes et moins courtes, des poèmes, une insatiable envie d'écrire depuis longtemps  [+]

L’institut français de Goma, sur le flanc Est du Congo, ne payait pas de mine. Simon Pierre, qui y séjournait depuis plusieurs mois, referma son ordinateur portable. Simon Pierre, quelle blague ! Ses parents, catholiques pratiquants, avaient trouvé malin de l’affubler de ce prénom, que depuis il portait comme une croix. Il était vulcanologue, scientifique diplômé de l’Institut de Physique du Globe de Paris. Sa mission consistait à surveiller les soubresauts du Nyiragongo, « celui qui fume », un stratovolcan culminant à 3470 mètres et dont les colères menaçaient directement les deux cent cinquante mille habitants de Goma, située à vingt kilomètres au sud, à un jet de lave. Le Nyiragongo était unique au monde. Dans son cratère, un lac de lave de deux cent mètres de diamètre était brassé en permanence par la remontée quotidienne de dizaines de milliers de tonnes de dioxyde de soufre. Une cocotte-minute surchauffée à mille degrés, qui parfois débordait et répandait la mort aux alentours, à des dizaines de kilomètres à la ronde. A sa base, les gorilles peuplant la forêt équatoriale du parc des Virunga avaient à peine le temps de détaler. Si à Goma la température était à peu près constante, à vingt-cinq degrés, au sommet du volcan on ne dépassait pas les sept degrés. L’ascension était risquée : des émanations de gaz carbonique de ci, de là ; ou des chutes dans des mazuleus, petites cuvettes en apparence inoffensives, mais dont on ne ressortait pas vivant.
Simon se dit que la journée avait été calme : pas d’alertes en vue du côté du monstre, et Manon allait bientôt rentrer. Elle vivait avec lui depuis le mois suivant leur arrivée à Goma. Il ferma les yeux pour bien se souvenir de ce drame. Manon Rouge était en couple avec Marwane Muhiwa, son meilleur ami, également vulcanologue. Ils s’étaient rencontrés à l’Institut de Paris, lui, noir comme l’ébène et elle, blonde comme les blés. Un exemple classique de la fascination qu’exercent les Noirs sur les blondes. Simon, qui aurait été le second choix de Manon, n’avait pas été choisi. Il s’était incliné, à regret. Et le trio avait échoué ici, au cœur de l’Afrique. D’être dans son pays d’origine avait rempli de fierté Marwane, dont l’attitude avait changé : il était devenu autoritaire avec Manon, ce qu’elle supportait très mal. Et une nuit, il avait entendu une terrible dispute, des portes claquer et celle de sa chambre s’ouvrir à la volée. Manon, en larmes, dans une chemise de nuit déchirée, saignait du nez.
-Il m’a frappée ! Tu entends, il m’a cognée ! C’est fini ! Je ne veux plus de lui !
Et ce disant, elle se jeta au cou de Simon, son corps secoué de spasmes. En amour, se dit-il, il ne faut jamais laisser passer une occasion. Une femme ne la représente jamais deux fois. Et il referma doucement ses bras sur elle, le cœur gonflé de joie.
Les semaines suivantes furent étranges, Marwane ne desserrant presque jamais les dents, et Simon cherchant à rattraper des années d’amour perdues en faisant crier de plaisir Manon presque toutes les nuits.
Un jour, après une séance de travail particulièrement glaciale, elle confia à Simon un petit bout de papier.
-Ce sont des coordonnées GPS !
-Oui, je les ai trouvées dans un dossier de Marwane, elles indiquent un point sur le flanc du volcan, mais je n’en sais pas plus.
Manon ne rentrait pas. Elle était partie le matin en mission de repérage, pas très loin de Goma. Etant donné le niveau de violence de la région, Simon s’inquiéta. Bien sûr elle était accompagnée de Mathieu, son chauffeur, et de Félicien, un garde armé du parc. Mais son portable sonnait dans le vide.
Vers vingt heures, la jeep revint, mais Mathieu était seul. Sa chemise à carreaux était maculée d’une large tache de sang.
-Venez vite, Félicien a été tué !
-Par des rebelles ?
-Non, par votre collègue Muhiwa !
-Et Manon ?
-Il l’a emmenée, vers le volcan !
-Reste là, Mathieu, j’y vais seul, repose-toi !
Et Simon sauta dans la jeep. Il ne mit que vingt minutes à atteindre le pied du volcan, slalomant entre les nids-de-poule dont la route était farcie. Leur petit camp de base était désert. Enfin pas tout à fait. Il repéra vite une forme étendue sur le sol, inerte, et se précipita. Dans la lumière des phares, il la retourna doucement, et recula, horrifié.
Manon, l’amour de sa vie, était morte, une expression de terreur à jamais figée sur son visage. Un coupe-coupe l’avait sabrée. Le cou ouvert et béant, la poitrine sabrée, le ventre sabré. Par toutes ces entailles, elle s’était vidée de son sang, que la terre sèche buvait avidement autour d’elle. Simon se prit la tête dans les mains et se mit à hurler à la lune qui, effrayée, disparut derrière un nuage. Le coupe-coupe avait été abandonné auprès du cadavre, et Simon le reconnut à sa poignée dorée : celui de Marwane. Le salaud allait payer au centuple ! Mais où se cachait-il ? Fébrilement, il sortit de sa poche le petit papier que Manon lui avait donné. Les coordonnées GPS ! En allumant sa balise, il repéra l’endroit, sans doute à mi-pente. Mais il lui faudrait attendre le matin suivant. En attendant, il envelopperait Manon dans une couverture, et il la veillerait, à la lueur des phares. Impossible pour lui de trouver le sommeil.
Le lendemain, négligeant la brume accrochée aux flancs du Nyiragongo, il gravit la pente et, stupéfait, se trouva face à une petite porte dissimulée sous la végétation. Une porte, à mi-pente ? Il ignorait complètement sur quoi elle donnait. Il l’ouvrit et découvrit un tunnel irrégulier, froid, humide. Devant lui, il entendit des bruits de pas. Marwane ! Il se mit en route, courbé à cause du plafond bas. Progressivement, la fraicheur laissa place à une chaleur de plus en plus forte. Il approchait du lac de lave ! Mille degrés ! Il n’y parviendrait jamais ! Respirant de plus en plus mal, Il arriva à une petite chambre contenant des combinaisons en amiante couvrant de la tête aux pieds. Son collègue avait donc mené des recherches personnelles, dont il pensait sans doute tirer quelque avantage, une publication dans une revue scientifique par exemple, une notoriété, des conférences grassement rémunérées. Le tout sur des deniers publics détournés. Nerveusement, il enfila une combinaison, attrapa une perche et reprit son avancée vers la fournaise.
Soudain, le tunnel déboucha juste sur le bord du lac de lave. Marwane se tenait à dix mètres devant lui, les jambes écartées sur des roches noires, en combinaison argentée et armé lui-aussi d’une perche terminée par un petit réservoir. Simon s’approcha en butant sur le chaos pierreux. Alors Marwane plongea sa perche dans le lac de lave, remplit le réservoir et en lança le contenu sur Simon. Il le manqua et la lave tomba au sol en noircissant immédiatement. Mais il allait recommencer. Sans attendre, Simon s’approcha encore de lui et, en pointant sa lance, le fit choir sur les arêtes de basalte. La combinaison se déchira dans le dos sur une dizaine de centimètres et la chaleur insoutenable, mêlée aux émanations de gaz toxiques, pénétra contre sa peau. Simon vit son adversaire se mettre à fumer et sa peau se craqueler et rougir. A cause du grondement des vagues de lave, il n’entendit pas Marwane hurler à la mort. Tel un pantin désarticulé, transformé en torche, il s’abima dans le lac de lave.
Simon, par un retour d’adrénaline, s’assit en tailleur, sans forces. Le meurtrier avait fondu dans cette bouche de l’enfer, mais Manon était morte à jamais. La vie ne valait plus le coup d’être vécue.
Après un long moment d’abattement, alors que son scaphandre commençait à donner des signes de faiblesse, il se releva et emprunta de nouveau le tunnel dans l’autre sens. Pour aller chercher Manon, pour la trainer dans la caldeira. Cet aller-et-retour l’épuisa.
Arrivé au bord du lac en fusion, il décoconna le corps supplicié de sa compagne et, avant qu’il ne se consume, se précipita avec elle dans les flots orange. Alors le niveau monta, le lac déborda et des larmes de lave coulèrent sur les flancs du volcan.
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