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Les jonquilles

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Gécé

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Les jonquilles

Elles apparaissent les premières sur les pelouses de Bagatelle et dans les sous-bois. Elles révèlent le printemps aux touristes amoureux du béguinage de Bruges. Elles illuminent les rayons encore timides de l’hiver s’achevant et il est arrivé cette année, c’est bien étrange, que de curieuses jonquilles ont envahi dès novembre les ronds-points alentour de nos villes et villages. Il n’y a plus de saison !
Alors tous les spécialistes se sont penchés sur l’évènement. Les spécialistes habituels, ceux qui savent tout sur tout et qui sont persuadés qu’eux seuls savent puisqu’ils ont étés form(at)és pour savoir et faire savoir. Ils portent écharpes rouges ou lunettes engageantes, fronts dégarnis ou barbes de trois jours. Ils connaissent tant l’histoire qu’ils la convoquent dans leurs démonstrations. L’économie a si peu de secrets pour eux qu’ils peuvent impunément en asséner la théorie la plus consensuelle quitte à la confronter fort loyalement à sa sœur jumelle.
Mais que connaissent-ils à l’horticulture ? Que comprennent-ils à cette apparition incongrue de jonquilles en novembre ? Ils ont remarqué, évidemment, que ces jonquilles ne poussent que sur les ronds-points. A Bagatelle en novembre point de jonquilles ni plus qu’au béguinage de Bruges. Ils ont constaté de plus que ces fleurs arrivent par poussées successives tous les samedis et ne voilà-t-il pas maintenant que par milliers elles tapissent promptement l’avenue des champs Elysées !
C’en est trop. Pareille poussée, d’abord surprenante devient vite inquiétante et pourrait devenir infernale. Il est temps de faire quelque chose avant que la panique ne s’empare des élites. Le chef jardinier, un jeune homme bien mis, convoque donc tous les sous-jardiniers et leur déclare bravement qu’ils ont manqué à leur devoir et qu’il leur appartient de remettre les choses en ordre. Ceux-ci, secoués d’avoir ainsi été tancés, réunissent leurs scarabées, leur offrent un coup à boire et les lancent, dopés au glyphosate, à l’assaut de ces jonquilles sur pattes.
Il y avait bien, il faut le reconnaître, parmi ces naïves fleurettes quelques noires tulipes qui subrepticement s’étaient infiltrées sur la nappe, mais que faire ? Les scarabées dopés foncèrent dans l’avenue et, se disant sans doute, à l’instar de l’Histoire que « Dieu reconnaîtrait les siens », ils chargèrent et sans faire de détail tirèrent dans le tas.
La panique alors s’empara de nos jonquilles, secouées, torturées, battues par ce déferlement violent, elles s’égayèrent, coururent en tous sens, ne sachant où donner de la tête et constatèrent bientôt qu’elles étaient là comme dans un piège, une nasse que les scarabées arrosaient alors de lacrimo. Des grenades éclatèrent, les explosions effrayèrent. Des jonquilles se tordirent, tombèrent au sol et, couvertes de sang, se couchèrent sur les pavés des champs découvrant apeurées que de leurs deux yeux il ne restait plus qu’un.
Elles voulaient simplement qu’on les vît !
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Miraje · il y a
De rond-point en rond-point poussaient des bouquets ...
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Gécé · il y a
merci à vous
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RAC · il y a
Particulier, coloré, plein d'allusions & de sous-entendus entre béguinage & hortillonnage ! Bravo !
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