Les jolis bas de mam’selle Irma

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J'écris depuis une dizaine d'années maintenant, j'ai commencé à gratouiller pour une troupe de théâtre dont j'ai longtemps été membre. J'ai écrit une pièce intitulée "Un vrai baiser de  [+]

Image de Été 2019

Perte de l’épreuve de réalité.
Le diagnostic du docteur Von Schaft était irrévocable : son patient Arthur Pitan ne parvenait plus à faire face aux contraintes de la vie contemporaine, et le pauvre bougre préférait s’évader vers un monde factice généré par son encéphale meurtri.

Le psychanalyste s’échinait à soutirer des informations personnelles à Pitan, afin de saisir un contexte qui aurait pu expliquer la psychose du malheureux :
— Ce qui me frappe chez vous, monsieur Pitan, c’est que vous semblez vivre mentalement dans le passé. Vous évoquez sans cesse le marché des Halles, que vous situez dans le premier arrondissement. « Le ventre de Paris » comme on l’appelait alors. Pourtant, le marché a été déplacé sur Rungis à la fin des années soixante, vous avouerez que c’est troublant.
— Pas grave, j’aime boire de la Chartreuse en regardant de vieux films !
— Hmm hmm. De vieux films, vous dites. Continuez...
— Ceux de Shirley MacLaine, je ne pense plus qu’à elle ! Mais qui a tué Harry ?, Tendres passions, La garçonnière ! Le meilleur, c’est certainement Irma la douce ! Tout est léger, aérien ! Pas comme les vraies rues populaires de Paris ! Dans Irma la douce, c’est joli, vous comprenez ? On dirait un tableau de Lhermitte en plus contrasté ! Sûr que le réalisateur a choisi la typographie du générique pour qu’elle corresponde à la couleur des bas de l’héroïne ! VERT ! Y’a ces légumes verts empilés sur les étalages, le fard à paupières vert de toutes les catins, le nœud vert sur la tête du petit clebs, tout ramène aux bas de Shirley MacLaine ! TOUT !

Le toubib obtint un bref historique des mésaventures relationnelles d’Arthur Pitan. Depuis qu’il prônait le végétalisme intégral, Arthur était en froid avec son fils unique qui refusait d’arrêter la mousse de canard au porto. Il avait également perdu son emploi de paysagiste après avoir brutalisé un punk à chien qui, selon lui, polluait visuellement le parc immaculé dans lequel il titubait. Son épouse avait fini par demander le divorce, exaspérée par le vert qui avait envahi le domicile conjugal : paillasson vert, meubles verts, tapisserie verte, moquette verte, vaisselle verte, même la voiture avait été repeinte.

Jean-Baptiste Von Schaft perçut des symboles forts dans les précisions de monsieur Pitan, un schéma se mit en place dans son cerveau d’expert, les serrures du problème comportemental d’Arthur sautèrent une par une et le praticien résuma toute sa stratégie médicale en un mot : psychotropes.

Trois semaines plus tard.
Arthur traînait misérablement ses pompes dans des couloirs souterrains ternes qui menaient à la gare de Châtelet. Les médicaments avaient beau altérer son acuité autant que son mal-être, il se pliait néanmoins aux exigences de Von Schaft et avalait une pilule quotidiennement.

Un retard de RER consécutif à un suicide sur la ligne B cloua le perturbé Pitan sur son quai pour une durée indéterminée. Il promena autour de lui ses pupilles dilatées par l’aripiprazole, et remarqua la grande blonde en mini-jupe. Rajouts capillaires décolorés façon platine. Fausses lèvres. Faux seins. Faux sac à main Vuitton. Faux-airs d’actrice de films classés X. Pire que tout : au-dessus de ses escarpins à semelles compensées s’étiraient de vilains collants jaunes.
Un soûlard en mauvais état dégobilla son pinard au pied d’un distributeur de boisson, un touriste enragé partit à la poursuite d’un pickpocket qui, lui, souriait de toutes ses dents, et un rondouillard d’une cinquantaine d’années fut giflé par une jeune fille qui n’avait pas apprécié que les mains du pervers s’égarent sur ses parties charnues.

Une chaleur intense monta aux tempes d’Arthur Pitan. Les gens, le bruit, les odeurs, les couleurs, ses sens étaient passablement irrités par cette foutue réalité. Malsaine, sinistre, puante, beaucoup trop éloignée du Paname de carte postale rêvé en cinémascope par Billy Wilder.

Le monde moderne était devenu dégueulasse, songea le désaxé.
Fiévreux et oppressé, Arthur prit une décision radicale : mettre à la benne toutes ses boîtes de médocs, en espérant que ses journées s’en trouveraient embellies.

Trois jours plus tard.
Arthur Pitan trottait allègrement dans les tunnels de Châtelet-les-Halles. Il était si enjoué que ses mocassins touchaient à peine le sol. Il emprunta un ultime escalator pour gagner la surface, et constata avec bonheur que le ventre de Paris avait miraculeusement retrouvé sa localisation d’origine.
Il survola la grande place avec enthousiasme, se faufila entre des pyramides de choux d’Aubervilliers et des piles de pommes reinettes, régala ses rétines de teintes pastel et oublia totalement la grisaille dans laquelle son traitement abject l’avait plongé.

Il découvrit au détour d’une allée ce lieu onirique qu’il voulait explorer depuis des mois.
La rue Casanova.

Il déambula sur les pavés d’un trottoir surpeuplé, et reconnut quelques donzelles. Les jumelles d’Hippolyte et leurs robes zébrées, Mimi la Mau Mau, la mythique Kiki la cosaque, et bien sûr la perfide Lolita, sapée comme Sue Lyon dans le film de Kubrick.

Alors qu’il s’apprêtait à entrer dans le bistro Chez Moustache pour s’envoyer un Dubonnet, Pitan porta son attention sur le bichon maltais qui reniflait le bitume à quelques mètres de lui. Noué au-dessus de son crâne, la bête portait le même ruban vert que sa maîtresse.
Le cabot était reconnaissable entre mille : la « Coquette » alcoolique de la douce Irma.

Arthur avala sa salive, épongea son front, et s’avança vers l’adorable brunette qui venait de siffler le chien, appuyée contre la façade de l’hôtel Casanova.
— Vous êtes libre ? bafouilla-t-il une fois à sa hauteur.
L’indolente Irma balança d’une pichenette la cibiche fumante qu’elle avait à la main, puis elle examina son éventuel client d’un regard pétillant.

Arthur Pitan fut attendri par une soudaine révélation : les bas, le ruban dans les cheveux, le générique et sa typographie, c’était aux prunelles de Shirley qu’on avait tout assorti.

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JAC B · il y a
C'est surréaliste mais en même temps on surfe sur la culture cinématographique et du noir et blanc on passe au vert le rouge aux joues tellement le syle est alerte et un peu fou comme mr Pitan. Belle écriture et beau sujet Olivier.*****
Bonjour JACKIE
Si je passe au bleu, ça vous ennuie ? Un petit tour "Dans l'océan Indien" vous tente n'hésitez pas !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/dans-l-ocean-indien#
Merci

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Mathieu Kissa · il y a
Belle écriture, pétillante.
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De Margotin · il y a
J'ai aimé et vous invite à supporter Ô amour
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Nualmel · il y a
Vert comme les bas d'Irma, vert comme les prunelles de la douce...
Ce pourrait être les paroles d'une chanson. Qu'elle était belle cette actrice ! De quoi en perdre la boule... Comme votre personnage !

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Samia.mbodong · il y a
En fait nous vivons tous dans le passé mais les horreurs chimiques que nous respirons nous présente le XXIᵉ siècle.
Et la médecine est complice.
Moi aussi j’ai noté des expressions incompréhensibles pour moi qui doivent être des références cinématographiques, et un joli style
Bravo et merci je soutiens.

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Carine Lejeail · il y a
J'adore cette plongée dans la folie de celui qui fuit l'absurdité du monde actuel. C'est très réussi! Mes voix!
Si vous voulez découvrir mon univers :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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Jemal-Ophion de Puystivère · il y a
Le bonheur est au coin de la rue... et sans aripiprazole!
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Robert Grinadeck · il y a
Quand la nostalgie prend le contrôle : pour le meilleur !
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Joan E. · il y a
Irma la douce ou les bas verts de Shirley ont eu raison de la vie personnelle de Pitan. En un sens je le comprends, moi qui aime beaucoup le cinéma passé… Mais où allez-vous chercher tout ça ? Mes quatre malheureuses petites voix (pour le moment car je suis récente et je n'ai pas encore 5 voix sinon je les aurais donné volontiers). Bonne chance pour le concours !
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Olivier Darcourt · il y a
Merci beaucoup Joan !!! Pour l'inspiration de ce texte, je discutais sur le forum avec Fantec et Sophie Dolleans, et je ne sais plus vraiment comment, Shirley MacLaine a été abordée, j'ai précisé que j'étais fou de cette actrice depuis que j'avais vu "Irma la douce" et surtout "La garçonnière", et les deux dames m'ont réclamé un TTC sur le sujet ! (C'est une sorte de runnig-gag entre-nous puisque j'avais déjà commenté un poème amusant de Fantec sur Cupidon, elle m'a alors encouragé à me défouler moi aussi sur l'angelot dans un TTC, ce qui avait donné "Mythologie improbable") ;-)
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Joan E. · il y a
Je n'ai vu aucun de ces films, dommage. Par contre, dis-moi si je me trompe, mais Shirley se prétendait médium et il me semble qu'elle a écrit aussi quelques livres. Sinon, tu peux aussi la voir le samedi soir dans quelques épisodes de Downton Abbey... bon, elle a un petit peu changé... et perdu ses bas verts... 😊
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Olivier Darcourt · il y a
Effectivement elle se prétendait médium, mais pas que ! Durant des années elle a affirmé qu'elle se souvenait parfaitement de ses vies antérieures ! ;-)) L'acteur Warren Beatty (qui est son frère) a régulièrement décrit Shirley comme l'excentrique de la famille. Elle a toujours eu un côté fofolle à la ville, mais en même temps elle a toujours eu un certain franc-parler sur les coulisses d'Hollywood, et elle s'est souvent engagée pour des justes causes, donc quelque part ça compense un peu... Dernièrement on l'a revue aussi dans le "Walter Mitty" de Ben Stiller (elle joue sa vieille mère qui part pour la maison de retraite avec son piano trop gros...)
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Doria Lescure · il y a
voilà un récit qui nous plonge tout de suite dans une ambiance de films en noir et blanc, mais avec toutes les couleurs du personnage principal on fait volontiers un petit bond dans le temps et la balade est agréable. Pour ce joli moment de lecture, voici mes voix.
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Olivier Darcourt · il y a
Merci infiniment, Doria !! ;-)

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