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Les Jean

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Corinne Torrelli

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Jean-Philippe, Jean-Marie, Jean-Claude.

Comme vous le savez, je vous ai réunis ce soir, dans ce café de Flore cher à mon coeur, pour vous faire part de ma décision. Elle sera ferme et définitive, sans appel.

Vous ne vous étiez jamais rencontrés, c’est ici l’occasion de faire connaissance, autour d’un verre. Sympa non, après tout ? Bon, vous ignorez donc quel sera mon choix. Enfin je le suppose, à moins que l’un de vous trois ait déjà son idée. Mais franchement, ce serait surprenant, non vraiment je ne pense pas. Le suspens reste entier, hé-hé. Rien n’a transpiré jusqu’à cette minute, qui scellera nos avenirs.

Hum... Chacun a pourtant essayé de me soudoyer des informations, si-si, voire de me faire craquer. Chacun à sa manière a tenté de me faire parler. Et en vain !

Je vous remercie puisque j’ai ainsi eu droit à un dîner aux chandelles à Vaux-le-Vicomte, à des cocktails détonants sur le rooftop du Louxor, à un massage au chocolat, à une robe couverte de violettes pour assister à La Traviata, à une séance de chatouillis et fous rires, à une randonnée dans la Vallée des Merveilles, à mon portrait au fascinant Studio Harcourt, à un aller-retour à New-York en jet privé, au tapis rouge déroulé devant chez moi, etc etc etc...

Sans compter bijoux, parfums, bouquets et autres présents, que j’ai refusés. Même s’ils étaient très sincères, je n’en ai jamais douté. Si certains m’ont fait rire ou m’ont étonnée, tous, oui vraiment tous sans exception, m’ont touchée. Je tenais à vous le dire et rendre à César.

Mais voilà, mes très chers, taratata, on ne m’achète pas !

Bref, la trigamie n’existant pas en France, hélas, je ne peux accepter qu’une seule demande en mariage. Me voici face à votre trio tellement complémentaire, inventif et amoureux.

Jean-Philippe, le tendre.
Jean-Marie, le solide.
Jean-Claude, le drôle.

Roulement de tambour, le moment crucial est venu de vous révéler le résultat de ce choix Cornélien trop injuste, je le conçois. Qui sera mon futur époux ?
And the winner is... Personne, en fait.

Oh je suis navrée, mes amours. Il manque... il manque quelque chose à chacun de vous. Ce je ne sais quoi qui aurait pu faire pencher la balance de mes sentiments. Pardon, pardon si je vous fais du mal, là, de suite, mais il vaut mieux souffrir une bonne fois. Qu’en dites-vous ? Vous m’oublierez, allez. De beaux gosses tels que vous, mes amis. Ne soyez pas fâchés, hein.

Non Non ! Restez assis, enfin, finissez vos bières et rigolez un bon coup. Je vous dis adieu, « je vous aime mais je pars » comme chante Sardou. Ah, j’ai réglé l'addition. Ne me remerciez pas. Ben soit, je ne veux pas culpabiliser. Car au fond, qui se retrouve seule, ce soir... Qui demeure toujours célibataire à trente quatre ans ? Moi aussi, je pourrais pleurnicher.

Mais tête haute, haut mon cœur, en avant toute ! Allez, bye les chouchous. Rentrez bien. Je ne vous dis pas à bientôt, n’est-ce pas ? Non ?... Non, ce ne serait pas, disons, bienvenu, nous sommes d’accord.

(Elle se lève, fixant la sortie, et serpente entre les banquettes rouges du Flore. Un homme entre dans le café et lui tient la porte, avec élégance et naturel. Coup de foudre !)

- Oh merci, cher Monsieur... Vous vous appelez ?
- Jean, et vous charmante apparition ?
- Jeanne. Euh... excusez-moi... si j’osais, je vous inviterais à prendre une coupe de champagne. Voyez-vous, j’ai quelque chose à fêter ce soir et je suis seule...

**********
Les verres et le désespoir aidant, les rivaux Jean-Philippe, Jean-Marie et Jean-Claude sont à deux doigts de devenir copains comme cochons, attablés au fond de la grande salle de l’illustre brasserie. Les blagues de JC parviennent à dérider JP, sous le regard amusé de JM qui constate à quel point ces deux-là tiennent peu l’alcool. P’tits joueurs ! Bah, il les ramènera dans son Hummer. De toute façon, personne ne trouvera le sommeil cette nuit. Autant rouler et faire le tour de Paris.

Pour sûr, nos trois célibataires se souviendront longtemps de cette date.

Leurs rires stoppent net lorsqu’ils aperçoivent, dans l’arrondi de la terrasse, celle qui avait failli devenir leur femme tantôt. Sous leurs yeux et à leurs barbes, la belle était en train de trinquer avec un quatrième homme, et ses yeux brillaient autant que l’or du champagne, et son sourire était plus léger encore que les bulles dans les coupes. Elle semblait avoir oublié to-ta-le-ment ses trois ex-prétendants, ces trois pauvres gars qui d’un commun accord se rassoient, assommés.

- Garçon, remettez-nous ça ! La nuit va être longue !

Au douzième coup de minuit, un couple seul au monde, déjà follement amoureux, quitte la terrasse du Flore.

Trois silhouettes titubantes, après avoir noyé chagrin et colère, peuvent enfin sortir de leur cachette et s’engouffrer dans un Hummer stationné non loin, rue des Saints-Pères.

Le jour se lève sur ce 24 juin. Des ronflements appuyés sortent d’une grosse voiture qui n’a jamais quitté la rue des Saints-Pères.

Le jour se lève sur ce 24 juin. Deux corps ne font qu’un.

Vive la Saint jean !
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Image de Randolph
Randolph · il y a
Limite ubuesque, et c'est un compliment !!
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Aëlle · il y a
Beaucoup d'humour, j'aime beaucoup !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une fin qui marque le lecteur !
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