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Les images chatterton

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Sibipa

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Dernier jour, dernière heure avant le départ et une dernière promenade pour les dernières images, celles qui collent aux rétines jusqu’à la dernière seconde avant le dernier virage qui bouche l’océan quand on s’en va. Le dernier virage où s’engouffrent les maisons une à une à toute vitesse pour ne former qu’un mur sombre de béton quand la voiture s’éloigne. Je savoure ces images adhésives en un dernier flash, images pelucheuses adoucissant mon départ. Le ciel crachouille des nuages laiteux. Les vagues sont en peine de rouleaux sous le vent faiblard, scotchant les surfeurs à l’impossible vague. Le temps est indécis, quelques nuages moutonnent pour pousser le soleil d’été un peu plus loin dans l’automne qui s’installe, la mer passe du bleu au vert, une touche ici, peut-être là si le rocher persiste à affleurer l’eau qui se retire à peine aujourd’hui. C’est un jour incertain où le temps ne prend pas de décision.
— Allez viens, on va marcher un peu me lance ma sœur
— Jusqu’au bout de la plage, trois kilomètres cinq tu me dis.
Sportive, tu avales les kilomètres depuis quand déjà ? Les images à remonter le temps me ramènent à l’enfance en quelques secondes, images en noir et blanc d’une petite fille malicieuse. Je me glisse dans ce flash back dans mon allure garçonne de l’époque, j’avais les lectures intrépides des héros de mes livres d’aventures du Club des cinq au Clan des sept. Je bataillais ferme en tournant les pages mais pas dans la vraie vie. J’étais du genre lunaire, engrangeant les images, les sensations, les odeurs en faisant du sur place. Pas vraiment une adepte du sport.
— Non, je n’ai pas mal aux pieds
J’ai faim d’images chatterton qui laissent des traces de colle quand on les enlève. Mais si je bouge, aurais-je le temps de tout voir pour ne rien oublier quand je serai loin ? Tu m’entraînes déjà dans ta foulée et je te suis, tirant sur mes jambes paresseuses. Un cheval trottine crinière au vent, il avale les allers et retours à petites foulées, à fleur d’eau. Ses sabots aspirent le sable humide et y laissent à peine une esquisse de son passage. Zut ! Pas d’appareil photos ni de portable qui photographie. Tant pis, je zoome des deux yeux accrochés à la crinière brune, la course élégante de ce quadrupède. Des marcheurs naviguant à flanc de vagues, offrent leur corps luisant de néoprène au soleil. Ils souquent d’une rame ferme sans bateau au pied, un nouveau sport m’a-t’on dit « le longe-côte ». C’est rigolo, tous ces nouveaux sports qui naissent de l’eau.
Quand nous étions enfants, il y avait les bateaux sans enrouleurs automatiques et les barques en bois peint, pas de planches à voile ni sky surf mais des cerfs volants bricolés qui prenaient le vent sur la plage. Nous avions la couleur caramel, le sable en seconde peau.

Les catamarans se préparent, ils lèvent leur voile de feu pour une entrée en force dans l’océan, le temps d’un clignement de paupières le large les aspire à la queue leu leu pour les défaire un peu plus loin. Nos chaussures de ville accélèrent le pas, pour rattraper les optimistes qui amorcent leur descente de l’école de voile. Des coquilles de noix lestés à peine des quelques kilos de petits bouts de marins de huit ans. Les filles font la nique aux garçons en flottant les premières accrochées au zodiaque qui les entraîne un peu plus loin, là où la vague est plus ronde sous le vent qui se forme. Ce sont les seuls enfants que nous croisons, échappés des salles de classe où les autres étudient sagement en ce jour d’école. L’heure de sport ici se passe sur l’eau.
Une odeur de bitume chaud me titille les narines.

La cour de récréation, salle de sport à ciel ouvert, l’instituteur-blouse grise et sifflet à la bouche. Jeu de ballon prisonnier, la course désorganisée jusqu’au trait marqué à la craie du but. Le préau quand il pleut, jeu de ballon interdit, nous moulinions des bras et des jambes sur place. Nous revenions en classe les joues rougies comme si nous avions couru le cent mètres dans le plus beau des stades. L’heure de sport dans le préau avec l’instituteur en blouse grise- classe de CM1, j’ai le souvenir attendri.

Le pas rapide pour avaler un maximum laisse derrière nous les petits vieux tranquilles, par groupe de deux en laine polaire identique, ils se tiennent la main, peut-être plus un soutien de l’un sur l’autre quand la canne fait défaut où tout simplement par amour. Un autre plus loin semble tâtonner sur le sable, les yeux rivés au sol à la recherche de trous retors qui le feraient tomber. Parfois le couple se multiplie par deux et les voilà à quatre, les hommes ouvrant la marche laissant derrière eux des femmes en grande conversation. Le couple femme-chien est à l’honneur, fin de l’été oblige les animaux gambadent à pleines pattes, loin des laisses et des interdits.
15h15. Encore trois quarts d’heure avant le départ, l’aéroport et la ville tout au bout du trajet, là où l’océan se limite à gigoter dans des aquariums, voire dans un verre d’eau. On s’accorde une pause sur le banc blanc qui marque le début du retour. Nos regards s’éloignent ensemble au loin, bien au-delà de l’horizon. Bientôt je serai là-bas, au-delà de toute cette eau à des milliers de mètres cube.
— Il y a Skype, on pourra se voir et se parler
Moi je pense... On n’ira plus se promener sur cette plage, c’est notre dernière promenade, mes pas dans tes traces, dans quelques jours je pars à Chicago. Je naviguerai à l’heure des vagues humaines qui gonflent et vident les bureaux.

PRIX

Image de Eté 2016
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Raphaël · il y a
Et vous fited que vous êtes plus à l'aise en nouvelles qu'en poèmes. Il y a de la poésie dans ces images chatterton. Merci pour vos voix.
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Sibipa · il y a
Merci pour votre gentil commentaire et bonne année créative et récréative !
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Sibipa · il y a
J'ai connu cette école en primaire. Ce texte est empreint de souvenirs d'enfance. Merci pour votre gentil commentaire.
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Stéphane Sogsine · il y a
Et vous n'êtes pas allée en finale avec ce texte si riche d'images et de nostalgie ! Dommage.
A vous lire, j'imagine que nous avons connu la même école ou presque... Ou alors elle vous a été contée par vos parents et, dans ce cas, votre texte n'en serait encore que plus remarquable

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Elodie Torrente · il y a
Une jolie écriture évocatrice et nostalgique. L'émotion étreint vos mots. C'est réussi.
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Alain Adam · il y a
Mon vote solidaire!
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Dizac · il y a
Belle évocation pour une fin d'été nostalgique à souhait. J'ai vraiment aimé marcher dans vos pas.
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Sibipa · il y a
Merci pour ce joli compliment.
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Bruno Teyrac · il y a
Un regard tendre et nostalgique, une belle écriture, poétique. Je découvre votre texte, qui m'a fait passer un agréable moment de lecture.
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Utilisateur désactivé · il y a
Scotchée, je relis.
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Sibipa · il y a
Le scotch va bien avec le chatterton. Merci de votre soutien
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Lammari Hafida · il y a
J'ai aimé votre texte que je découvre,félicitations pour la finale! +1
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Sibipa · il y a
Merci d'avoir aimé mais je ne suis pas en finale.
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JACB · il y a
C'est un très joli texte plein de tendes images qui me parlent. Mon vote et bonne chance.
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Sibipa · il y a
C'est un texte écrit avec tendresse pour ma soeur et les moments partagés ensemble. Merci de votre vote
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