Les histoires de l'oncle Marcel

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"Le hasard c'est la forme que prend Dieu pour passer Incognito" Jean Cocteau J'écoute la vie et je la peins, je l'écris ou la chante selon mon humeur. Membre de la S.A.C.E.M. comme parolière. Mon  [+]

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La fine moustache de l’oncle Marcel frétille en se déroulant sur un large sourire plein de malice.
J’adore les histoires du frère de mon père qui est un conteur exceptionnel, il arrive à captiver toute notre attention avec des récits où se mêlent habilement fiction et réalité.
Mon frère et moi, nous pouvons l’écouter pendant des heures sans jamais nous lasser.
De sa voix grave, l’oncle Marcel nous a prié de nous asseoir, il a éteint toutes les lumières, tiré les rideaux et ordonné le silence le plus total.
Bien sûr, Paul mon cadet de trois ans n’est pas très rassuré par cette mise en scène, il s’accroche à mon bras en cachant sa frayeur derrière un gros coussin, ce qui me force à afficher une assurance de grand frère protecteur dont je me serais bien volontiers passé.
L’oncle Marcel a pris soudain un air mystérieux, il a posé son double menton sur ses deux mains jointes et d’une voix grêle a commencé son récit...
- Votre père et moi, nous devions avoir tout au plus une douzaine d’années et ce jour là, nous avions décidé d’aller visiter la maison hantée.
C’était une grande bâtisse à l’abandon perdue au fond d’une campagne, et personne ne voulait plus la louer à cause des phénomènes étranges qui s’y déroulaient depuis de nombreuses années.
Nous y sommes parvenus au bout d’une longue marche à travers les champs boueux, puis sur un sentier hostile jonché de pavés énormes et embroussaillé de ronces agressives qui lacéraient nos bras nus de minuscules entailles dont les effets secondaires se traduisaient par d’horribles démangeaisons.
A notre arrivée devant l’imposante bâtisse, chacun a regardé l’autre avec le fol espoir que la peur gagnerait le pas sur la curiosité, mais c’était sans compter sur cette stupide fierté qui nous a empêchés de renoncer à cette folle aventure.
Je me suis armé de courage pour pénétrer le premier dans la sinistre demeure et vu son état de délabrement, la tâche s’en est trouvée fort simplifiée.
La porte d’entrée avait succombé aux moisissures de l’humidité et les volets transpercés de toutes parts ressemblaient à un énorme morceau de gruyère dont la date de consommation était largement périmée.
L’intérieur de la maison était bien plus inquiétant que la devanture, il y régnait un froid mortel et un silence des plus inquiétant plombait l’atmosphère.
Le vieux carrelage au sol avait éclaté un peu partout sous l’effet du gel, et des colonies de fourmis travaillaient clandestinement dans ces étranges sous-sols.
Même dans mes cauchemars les plus sombres, je ne me souviens pas avoir connu un endroit aussi lugubre, et dans mon for intérieur, j’espérais, enfin il me semble même avoir supplié pour qu’Adrien change d’avis et refuse de continuer la visite de cette maison de l’angoisse.
Mais quand j’ai croisé son regard, j’ai su qu’il ne renoncerait pas, il était dans un tel état d’excitation et il me montrait du doigt la prochaine étape qui était l’escalier en bois menant au deuxième étage.
Et oui les enfants, comme si cela ne suffisait pas, la maison était pourvue d’un autre étage, je regardais avec effroi l’escalier de la terreur et devinais sans peine le danger embusqué sous chacune de ses marches.



Le front de l’once Marcel est constellé de gouttelettes de sueurs, ses yeux roulent comme des toupies pendant que ses bras s’agitent dans tous les sens, à croire que des années après, il refuse toujours de grimper l’escalier maudit.
Et pourtant...
Adrien était déjà à la moitié des marches et il me faisait de grands signes pour que je le suive, mon cœur de frère disait oui, mais mes pieds fixés au vieux carrelage de damiers noirs et blancs refusaient de bouger.
J’ai fermé les yeux et entamé lentement mais pas sûrement cette escalade en priant le bon dieu pour qu’il me vienne en aide.
Il a sûrement entendu ma prière, car soudain, un fracas énorme a fait vibrer toute la maison, j’ai entrouvert les yeux et Adrien n’était plus en haut de l’escalier qui s’était ouvert en deux.
Toute la pièce était plongée dans une épaisse fumée blanche et je fronçais les yeux pour apercevoir le corps d’Adrien.
Soudain, il m’est apparu clopin-clopant dans l’épais rideau de fumée, sa face toute entière était couverte d’une fine pellicule de poudre blanche qui le faisait ressembler à un fantôme, un filet de sang s’écoulait de son nez et dessinait des formes géométriques sur son visage.
Ses habits étaient en lambeaux, et je crois bien que sous l’effet de la peur, je ne l’ai pas secouru tout de suite, au contraire j’ai même reculé de quelques mètres en le voyant s’avancer les bras tendus vers moi.
Enfin l’effet du choc passé, j’ai posé les questions essentielles, à savoir s’il allait bien et s’il n’avait rien de cassé.
En apparence tout fonctionnait, mais son corps était couvert d’ecchymoses et d’écorchures plus ou moins profondes.
Nous nous sommes dirigés en hâte vers la porte d’entrée pour fuir au plus vite. Quand j’ai entrouvert celle-ci, enfin plutôt ce qu’il en restait, un grand duc tout pelucheux avec de grands yeux jaunes nous a foncé dessus tout affolé, il a tournoyé quelques secondes au dessus de nos têtes, puis s’est envolé sans demander son reste.
La maison venait de nous donner un sérieux avertissement, elle nous avait mis dehors sans ménagement, avec pertes et fracas, mais je peux vous avouer sans honte que j’étais plutôt soulagé de pouvoir quitter ce lieux lugubre dont la seule évocation me donne encore aujourd’hui des sueurs froides.
Sur le chemin du retour, un silence lourd entrecoupé des gémissements d’Adrien avait fait place à l’euphorie du départ qui nous avait poussés dans cette étrange demeure.
Je mes suis retourné pour jeter un dernier regard en direction de la maison hantée et j’ai eu la nette impression de voir une ombre se faufiler entre les vieilles pierres, elle m’a regardé quelques instants puis s’est enroulée aux volutes de fumées blanches qui s’échappaient des fenêtres éventrées.
Encore une histoire oncle Marcel s’il te plaît...
L’oncle hésite une sourire plein de malice accroché aux rebords de ses lèvres, il regarde petit Paul qui cache toujours son visage derrière le gros coussin.
- Je crois que ton petit frère n’a pas très envie d’entendre une nouvelle histoire, il tombe de sommeil.
- C’est même pas vrai, je n’ai pas du tout sommeil et d’abord je les connais toutes tes histoires.
- Pas celle des colonies de vacances.......
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Tess Benedict · il y a
Une histoire gigogne comme la maison à étage qui cache ses secrets. Les descriptions sont parfaites, et maintiennent le suspense jusqu'au bout.
(si cela peut vous être utile, j'ai noté une coquille dans le texte : Je mes suis retourné)

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M. Iraje · il y a
Je me souviens d'un temps où je lisais "Les histoires de l'oncle Paul" sur Spirou. C'était il y a bien longtemps !
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Les Histoires de RAC · il y a
Bizarre, bizarre...
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Ginette Flora Amouma · il y a
C'était le temps des histoires le soir ... et celle -ci est particulièrement étrange .
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Felix Culpa · il y a
Une histoire intrigante à souhait, et aussi attendrissante. J'ai aussi écrit sur une maison hantée avec " Ils " https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/ils-7