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Les histoires d'amour finissent mal

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AB

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« Comment puis-je être sûr que tu ne me mens pas ?
_ Je suis ta femme. T’ai-je déjà menti ?
_ Ton aveu tend à prouver que oui.
_ Je devais te le cacher. Aujourd’hui ni toi ni moi n’avons plus rien à perdre ou à gagner de cette histoire.
_ Mon point de vue est différent.
_ Ce n’était qu’une passade.
_ Et nos enfants ?
_ Tu sais bien que cette question ne se pose pas. Cela se voit comme le nez au milieu de la figure que ce sont les tiens. Et puis, cette histoire a eu lieu bien après leur naissance.
_ Les séminaires de Florence étaient donc faux ?
_ Non. C’était après les séminaires de Florence.
_ Je t’avoue être un peu perdu.
_ Tu n’as pas besoin de tracer un historique précis. Cela a existé et s’est terminé. Je n’ai pas d’excuse plausible à te fournir.
_ Tu ne sais pas pourquoi tu as eu une liaison avec lui ?
_ C’était il y a si longtemps.
_ Je vais finir par me fâcher, Mina. C’était bien après nos enfants, après les séminaires de Florence mais il y a très longtemps. Deux ans en arrière, tu étais à Florence avec ta mère et ta sœur ! »
La tornade fit claquer un des volets contre la fenêtre, brisant la première des quatre vitres.
« La vie est ennuyeuse ici, tu le sais bien. Je pense que c’est le moyen que j’ai trouvé de m’occuper.
_ Est-ce que tu espères me faire rire ou susciter ma colère ?
_ Ni l’un ni l’autre. J’ai fait une erreur, pardonnes-moi.
_ Ce n’est pas aussi facile.
_ Je le sais et je patienterai. Est-ce que nous pouvons maintenant rejoindre ma mère ?
_ Non. »
Mina n’osa pas répliquer. La façon que Pape Matar avait eue de prononcer la négation était plus qu’inquiétante. Ses yeux présentaient également une ombre qu’elle n’avait jamais notée auparavant. Pape Matar mit sa main droite dans la poche de sa parka et serra un objet qui s’y trouvait. Mina se raidit mais essaya de garder un sourire neutre sur ses lèvres.
« Que fait-on alors ? » demanda-t-elle nonchalamment.
Pape Matar resta silencieux. D’un rapide coup d’œil circulaire, elle repéra un petit marteau. Juste au cas où, se dit-elle.
« Je ne sais pas, finit-il par dire. Je n’ai pas envie de rejoindre ta mère. Tu sais que je ne partage pas son rigorisme maniaque.
_ Nos enfants sont avec elle.
_ Je sais. »
Pape Matar continua à manipuler dans sa poche le revolver que son cousin lui avait fourni. S’en servir lui paraissait monstrueux. Pourtant, il ne voyait plus d’autre solution. Il fit glisser son doigt dans la gâchette.
« Je te propose de les récupérer et de revenir ici, dit Mina en s’appuyant sur l’établi.
_ Ce n’est pas notre maison.
_ Nous n’avons plus de maison. Ici ou ailleurs qu’importe ! Le plus important est de rester ense...
_ Tais-toi ! »
La voix de Pape Matar avait un peu tremblé mais avait tout de même raisonné dans le garage. Mina se laissa tomber sur le côté et glissa dans sa main le petit marteau. Son esprit réfléchi lui disait de se taire et de laisser son époux se perdre dans des réflexions de Bien et de Mal. Ainsi il perdrait de vue l’acte monstrueux qu’il semblait sur le point de commettre. Cependant, les mots brûlaient ses lèvres et elle ne put les retenir.
« Alors que proposes-tu ? Rester dans ce garage encore quelques minutes, le temps que tu trouves la force de me tuer ?
_ Tu devrais mesurer tes propos.
_ Je mesure ce que je dois mesurer. Mes enfants sont avec ma mère, de l’autre côté de la rue. Je comprends ta peine et ta colère pour mon infidélité. Mais si tu tiens une arme à feu dans ta poche comme je le soupçonne, je suppose que tu avais l’intention de m’assassiner bien avant cet aveu. »
Le coup partit à peine Mina avait-elle terminé sa phrase. Ce fut comme la piqûre d’une abeille. Mais aussi loin qu’elle se souvenait, Mina ne se rappelait pas avoir été piquée par une abeille. Elle se laissa glisser sur le côté gauche. Son corps heurta violemment le sol et ses yeux se fermèrent quelques secondes. Lorsqu’elle les rouvrit, elle ne vit que les vitres sales et l’obscurité claire de l’extérieur.
« Ce doit être l’aube » gargouilla-t-elle.
La main tendue de Pape Matar se figea en entendant ces mots.

Dans un monde sans soleil
J’ai trouvé une merveille
Dans un monde sans avenir
J’ai trouvé un élixir
Dans ce monde que je n’ai pas choisi
Un grand bonheur m’a été permis
Dans ce monde complètement détruit
Le désespoir disparaît quand tu souris

Ce doit être l’aube, mon amour
Ce doit être notre chance, au détour
De ces immenses dédales de fer
Ce doit être l’aube, mon cher
Parce que je vois à peine ton visage
J’imagine plus que je ne devine
Tu me parles de nos futurs enfants sages
Au milieu de l’ancienne ville du crime

Même si ma mère refuse encore
Même si la tienne me tient en joue
Même si l’aube nous voit encore
Comme deux enfants joue contre joue
Je sais qu’un jour je serai tienne
Pour les joies et les peines

Mina avait composé ce poème quelques mois après avoir rencontré Pape Matar. Au début, ce poème avait été la chanson de leur amour. Après quelques années de mariage, Mina le fredonnait pour exacerber la colère de son époux. L’aube n’existait plus dans le monde qui les avait vus grandir et vieillir. Le ciel n’était plus qu’un amas de nuages pluvieux et orageux. Mina eut un mouvement imperceptible de la jambe, ce qui fit sortir Pape Matar de ses pensées. Il posa un dernier regard sur son épouse. Il regrettait déjà son geste. Il venait de commettre l’acte monstrueux qu’il se refusait à commettre depuis des mois : tuer celle qu’il avait aimée toute sa vie. Et cela uniquement pour permettre à sa fille aînée d’épouser le jeune homme dont elle se disait éperdument éprise. Ressent-elle la même violente attraction que Pape Matar et Mina avaient ressentie pendant toutes ces années ? Un mélange de douleur et de douceur qui les faisait sans cesse basculer des câlins les plus sauvages aux disputes les plus blessantes. Il en doutait.
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Paul Thery · il y a
Un texte intrigant, un nom intrigant: pape matar ( j'ai été voir sur le net, c'est le nom d'un footballeur ). Une fin intrigante: elle s'opposerait au mariage de sa fille ? Cela justifierait un meurtre ? Bizarre bizarre (mais bien écrit !)
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AB · il y a
Merci pour votre commentaire
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Kiki · il y a
pas toujours heureusement. Joli texte. J'ai aimé*
Je vous invite à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage. MERCI d'avance

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Françoise Grand'Homme · il y a
L'enfer de la passion.
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