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FINALISTE
Sélection Public

Carole remonta rapidement en courant les marches qui menaient à l’obélisque de la Dover Patrol, au sommet du Cap Blanc-Nez. Ses longs cheveux blonds volaient dans le vent qui forcissait de plus en plus dans ce rayonnant matin de septembre. Elle était une jeune fille, maintenant, elle n’était plus la gamine que ses parents avaient si souvent conduite ici pour profiter de la vue avant d’aller s’installer sur la longue plage de sable là-bas au-dessous, au bord de la Manche, dominée par les hautes falaises de craie blanche au sommet desquelles se trouvait le monolithe. Elle s’était bien entraînée et se sentait en pleine forme. Le trail de la côte d’Opale avait lieu trois jours plus tard, et elle vit qu’elle était fin prête. Elle était venue là, sur le terrain, faire sa dernière séance de préparation.

Arrivée en haut des marches, elle ralentit enfin et s’arrêta devant le monument qui l’émouvait tant quand elle était petite, érigé par une association britannique en l’honneur des Français qui avaient combattu à leurs côtés pendant la Première Guerre mondiale. Elle ne put s’empêcher de relire parmi les inscriptions gravées les mots qui l’avaient le plus marquée :

« En mémoire perpétuelle de nos camarades français de la patrouille de Douvres
1914 - 1919
Ils sont morts afin que nous vivions.
Puissions-nous être dignes de leur sacrifice »

Elle savait que de l’autre côté de la Manche un monument analogue avait été construit, témoignant de la solidarité entre les deux pays en cette terrible période. Comme elle l’avait si souvent fait, elle alla se placer face aux terres anglaises, là-bas de l’autre côté des flots bleu foncé. Les blanches falaises de Douvres étaient bien visibles au loin, qui étaient les sœurs jumelles séparées depuis bien longtemps de celles sur lesquelles Carole se trouvait, côté français. Les goélands semblaient se couler avec délice dans les méandres du grand labyrinthe des vents tourbillonnants, effectuant d’incroyables acrobaties dans le ciel immense. Étaient-ils français, étaient-ils anglais...

Elle avait ainsi développé un intérêt grandissant pour l’Angleterre, avait travaillé d’arrache-pied pour en apprendre la langue qu’elle parlait maintenant parfaitement sans accent, et allait commencer quelques jours plus tard à travailler comme professeur d’anglais. Comme toujours, elle eut bien du mal à détacher son regard des longues falaises blanches, et quand elle baissa les yeux, ce fut pour découvrir de toutes petites jumelles posées à même le sol. Elle décida d’aller les porter à la mairie d’Escalles à la fin de sa course. Tandis qu’elle se penchait pour les ramasser, elle entendit un bruit de foulées rapides derrière elle, et vit arriver un coureur sur la petite esplanade. Il était blond lui aussi, portait un short noir et le tee-shirt blanc marqué d’inscriptions rouges d’un club britannique, ainsi qu’un mini sac à dos et une ceinture porte bidon. Comme il paraissait chercher quelque chose par terre autour de lui, elle lui demanda en anglais :

— Vous cherchez sans doute vos jumelles ?
Elle les ramassa et les lui tendit.
— Ah merci beaucoup mademoiselle, je ne savais pas où elles étaient tombées, j’ai refait mon chemin à l’envers... Mais de quel coin de notre île êtes-vous donc ?
— Je suis française, dit-elle en rougissant de plaisir, je viens d’être nommée professeur d’anglais.
Il sourit d’un air étonné, et lui dit en français :
— Je viens d’être nommé professeur de français...
— Vous n’avez pas d’accent du tout...
— Je rêve de la France depuis tout petit, vous savez j’ai longtemps observé la ligne blanche de vos falaises depuis les nôtres, là-bas, nous avons le même monument aussi...
— Oui, je sais, souffla-t-elle, à la fois troublée et subjuguée.
— Tu fais toi aussi le trail, dans trois jours ? lui demanda-t-il en la détaillant de haut en bas tout en l’enveloppant de toute la douceur de son sourire.
— Oui, je le fais, je vais tenter le 62 km...
— Le 62 km qui en fait 64, cette année. Je le fais aussi !
— Je m’en doutais, je ne sais pas pourquoi, dit-elle en riant.
Ils se regardèrent un moment sans rien dire, et c’était comme s’ils avaient toujours été là depuis la nuit des temps et qu’il n’y avait jamais eu les eaux d’un océan entre eux.
— Viens, lui dit-il.

Ils s’élancèrent sans se concerter sur le sentier qui traversait les vertes prairies au-dessus des falaises de craie du Cap Blanc-Nez en direction de Wissant, du côté opposé à celui d’où elle était arrivée. Ils couraient à une vitesse folle dans la descente et les goélands semblaient les encourager de leurs cris perçants. La mer qui scintillait sous les caresses du soleil et du vent semblait montrer toute sa joie de ne plus les séparer. Ils se doublaient et se redoublaient sans cesse en riant et en criant, mais savaient qu’ils courraient toujours désormais sur le même chemin.

PRIX

Image de Été 2018
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Gisny · il y a
Je pense à La Fanette, sachant que leur destin ne sera pas aussi tragique.
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Lélie de Lancey · il y a
Très beau texte. Deux âmes, habitées par l'histoire, qui se retrouvent. J'aime :)
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Guy Bellinger · il y a
Une communauté d'esprit, deux âmes sœurs. Tout le charme de l'amour naissant (et qui va durer) dans le cadre venteux mais tonifiant de la Côte d'Opale.
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Emsie · il y a
Il aurait été dommage de passer à côté... Et pourtant, j'ai failli. Ouf !
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Bravo, +5
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Aurélien Azam · il y a
Wow j'adore :o C'est fluide et ton texte se boit d'un trait, tout s'enchaîne sans grain de sable dans les engrenages, c'est un pur plaisir de mots. L'ambiance est splendide, entre Histoire et embruns marins, et deux nations main dans la main comme ces deux tourtereaux, le tout avec un sentiment sautillant de vie. Magnifique, encore une fois.
Merci et bravo pour ce texte, André !
Dans un autre contexte, mon très très court "Gu'Air de Sang" est actuellement en finale du Prix Court et Noir ! Si tu le souhaites, n'hésite pas à aller renouveler ton soutien, j'en serai ravi :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Corinei · il y a
j'aime les textes qui sautillent avec de la fraicheur +3
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Fergus · il y a
Bonjour, André
Jolie rencontre, très bien mise en scène dans ce décor superbe que j'apprécie beaucoup. L'un de mes amis a habité à Waringzelle, non loin de là, et quand je passe dans ce secteur, et tout particulièrement à Audresselles, me reviennent en mémoire les paroles de chansons du "canteux" Raoul de Godewarsvelde. Longue et belle vie à votre couple de trailers !

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Gina Bernier · il y a
j'aime cette histoire romanesque et la rencontre des ces deux jeunes gens, sur ce lieu chargé d'histoire commune. Le paysage est magnifique.
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Miraje · il y a
À nouveau inscrit pour ce trail prometteur ...
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