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Brice Gouguet

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Cela faisait longtemps que Sareh ne dormait plus. Depuis plusieurs semaines, Aria ponctuait ses nuits par de violentes agitations. Au début, ce n'étaient que de simples gémissements, et ces derniers se transformèrent en plaintes, puis en cris, puis en hurlement. Des cris si forts, si puissants, que l'inquiétude de la mère s'était changée en véritable peur. Et la peur devint terreur.

On appelait cela des "terreurs nocturnes". Mais pour Sareh, il y avait autre chose. Il y avait déjà trop longtemps que sa fille hurlait chaque nuit. Par-dessus tout, il y avait sa violence et sa force quand elle luttait. Elle lui confia ses inquiétudes mais l'enfant ne dit rien. Toutefois, les matins, sa mère pouvait voir que quelque chose changeait creusait dans le corps de son enfant. Elle ne mangeait presque rien.
Elle avait minci. Les joues rondes de l'enfance s'étaient faites creuses et malades.

Un jour, le chat a bâillé.
Il s'est étiré, à l'aise sur les genoux de la petite fille, s'est léché la patte, puis a ouvert grand la gueule en tirant la langue. Alors Aria se mit à hurler, plongée en plein cauchemar. Ce n'est qu'à cet instant que Sareh comprit ce qui la terrifiait, ce qui hantait ses nuits. Il y avait ses yeux stupéfaits, incapables de se détacher de l'animal, et ses cris, et sa tétanie. Quand l'enfant réalisa qu'elle devait ouvrir la bouche pour crier, elle se mit à gémir en se cachant le visage.
Ce n'était pas l'animal. C'était sa gueule. C'était le gosier.

"Maman... Les bouches me font de plus en plus peur.
- Tu en as une aussi, Aria...
- Je n'aime pas le voir ouvertes.
- Il faut bien parler, manger...
- Mais maman, je ne peux pas parler par là où je mange !
- Il n'y a pas d'autres moyens.
- J'ai vu Minou manger une souris. Elle criait encore dans sa bouche, et il l'a mangée. Comment je peux voir une bouche qui mange des souris ? Et moi, j'ai mangé des vaches, des poulets, même du kangourou...
- Très bien Aria. Si c'est ça qui te fait peur, tu ne mangeras plus d'animaux.
- Maman... C'est tout ce que ça peut avaler, qui me fait peur."

Cette même nuit, elles discutèrent longtemps, et Aria expliqua son aversion contre l'idée d'ingérer des choses et les transformer en fèces lui semblait étrange. Outre l'étrangeté, cela ne lui paraissait plus naturel. C'était dégradant. Ce n'était pas normal d'ingérer des aliments qui aient possédé une vie pour les transformer en une chose aussi basse. Les corps des hommes étaient noyés d'eau et d'excréments.
Si à l'école, on expliquait ce qu'étaient des êtres vivants, que cela concernait aussi les plantes, alors comment pouvait-elle encore s'alimenter ?

Elle fit un panégyrique de la famine. Bien qu'elle soit allongée dans son lit, son corps affaibli et démuni, elle avait encore la force de défendre son refus de manger.
Et Sareh céda. Elles n'avaient plus le droit de manger. C'était fini.
Comme Aria ne pouvait pas se nourrir de viande, elle dévora la volonté de sa mère, qui se mit à partager cette même peur intangible. Les jours passèrent. La terreur de la mère avait pris le dessus sur sa logique.
La force leur manquait. Celle de prendre une douche, de boire de l'eau, de raconter une histoire avant de se coucher... Puis d'ouvrir les portes, de se déplacer, d'ouvrir la bouche simplement pour parler.
Les jours passèrent et passèrent, et alors qu'elles s'étaient résignées à parler à travers le mur qui joignait leurs chambres, elles se contentèrent de frapper. Juste une fois de temps en temps, pour rappeler qu'elles étaient là. Qu'elles se battaient contre la faim. Que leur combat était le plus noble de tous.

Et il y eut le jour de trop.

Un bruit de lutte s'était déclaré dans la chambre de l'enfant. Elle qui n'avait plus rien dit depuis si longtemps s'était mise à hurler, tirant sa mère de sa constante torpeur, son seul repos. Sareh jaillit de son lit, se découvrant une soudaine puissance, nourrie son amour maternel. Une force bien trop passagère, hélas. Car elle s'effondra immédiatement après s'être dressée. Sa fille appelait à l'aide, mais il lui semblait redécouvrir son corps. Sa chair creusait jusque sous ses côtes, sa peau était transparente et ses doigts étaient si fins qu'elle se demanda, en les voyant, si son âme n'avait pas possédé un autre corps.
Mais non, c'était bien sa fille qui criait. Et la douleur de son squelette rampant sur le plancher irrégulier était bien réelle. L'effort qu'elle fournit pour sauver sa fille lui sembla plus intense encore que le jour où elle lui donna la vie. Elle luttait comme un spartiate dans les Thermopyles, mais au moment où elle se colla contre la porte, il n'entendit plus rien. Elle appuya tout son corps étalé sur la poignée, et enfin, la porte grinça dans un silence de tombeau.

Un nuage nauséabond souffla contre ses narines. Dans l'obscurité de la chambre aux rideaux tirés, sa fille gisait dans son lit d'enfant. Dans le noir, elle pouvait voir quelle teinte avaient pris les draps, et elle comprit que c'était trop tard. Sur la poitrine d'Aria, le chat se léchait les pattes. Quand il vit la mère, il s'aplatit en signe de soumission. Mais en lui, du plus profond de son être, une force ancienne, indomptée et oubliée depuis une éternité commençait à se réveiller. L'étincelle d'une chose faite de ruse, de cruauté et qui n'obéissait qu'à la faim, à la chasse, à la mise à mort et au festin. Le chat se sentit une créature de la pestilence, plongée dans le noir de prédation, et devant Sareh, il montra les crocs et fronça le museau.

Alors elle vit ce que voyait sa fille. Dans l'embrasure de la porte, sous son ventre rampant, le plancher se brisa et se mit à former une rangée de crocs. Le lit devint une langue, le cri du chat fut le contentement d'un géant dévorant, et le haut de la porte était le palais. Il se rapprocha. Se rapprocha. Et le fauve renaissant lécha son museau.
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Jean Jouteur · il y a
Ailurophobie, Phagophobie, anorexie, de graves désordres mentaux traités avec originalité et qui pourtant ne sont pas très éloignés de ce que peuvent ressentir certaines personnes souffrant dd ces pathologies. Un texte intéressant.
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Atoutva · il y a
C'est horrible, une histoire pareille ! Dorénavant, je vais me méfier de mon chat.
Mais le problème de l'anorexie est curieusement traité.

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Jenny Guillaume · il y a
Il y a beaucoup de thèmes intéressants. J'ai eu un peu de mal à saisir le rôle exact du chat à la fin, mais ce n'est pas forcément important ^^ L'ambiance est là !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
BRRRRR
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