Les grosses lunettes et le vieil homme

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Ingénieur agronome, amoureuse des livres et des lettres. Une plume en pause pour cause de deux mini-moi à gérer ! Lauréate du concours « Dis-moi dix mots semés au vent » 2012/2013. "Le  [+]

Un vieil homme comme les autres, ni plus grand, ni plus petit, ni plus gros, ni plus maigre était perché sur son vélo d'outre-temps qui couinait comme un chaton perdu au milieu de buissons ou de ronces. Il filait sur l'asphalte depuis bientôt une heure et commençait à sentir une douleur diffuse mais bien présente dans ses mollets flétris par les années. Un long trajet à son âge, éprouvant mais nécessaire, pour rendre visite à son ami de toujours, son compagnon de tranchée, avec qui il avait partagé des pleurs et des horreurs quelquefois entrecoupés de rires thérapeutiques et de séances de jeux d'argent, indispensables au maintien de leur santé mentale en temps de guerre.

Sur le macadam fumant sous le poids de la lourde chaleur de ce mois de juin aoutien, qu'il arpentait tel un escargot sur une feuille, les voitures poussaient vers lui un air embué de particules diverses. Achille - c'était son prénom - pestait contre ses bolides qui ne semblaient guère faire attention à sa personne. D'ailleurs, c'était un sacré pesteur, qui pétrissait les relations aussi mal qu'un gamin de deux ans. Du facteur à la boulangère, du docteur à la ménagère, tout le monde en prenait pour son grade. Du coup, par une relation évidente de cause à effet, Achille Collignon était surtout un homme seul. Alors imaginez quelle joie l'habitait en cet instant où il allait revoir le visage ridé et rieur de son comparse Philémon.

Il n'en avait pas encore fini avec le chemin à parcourir entre son deux pièces, presque sans meubles, rue du lièvre et la maison de retraite de la Paisible Tranquillité, lieu peuplé de croûtons comme lui qui passaient leur temps à jouer aux cartes et à s'échanger des souvenirs souvent estropiés du pire ou du meilleur, mais il se réjouissait déjà à l'idée de pousser la porte blanche de la chambre de la "vieille branche", comme il le surnommait naguère. Il avait fait la moitié du chemin et avait envie d'une bière fraîche pour hydrater ses cellules musculaires presque octogénaires. Il s'arrêta donc au café en face de la gare, valeur sûre autant pour le service que pour les jolies filles de passage sur lesquelles il pouvait rouler ses globules oculaires. Il s'assit, comme à son habitude, à la table du fond, celle située juste en dessous de la célèbre fresque de l'endroit. Elle représentait une locomotive à vapeur sur le départ, un quai blindé d'hommes et de femmes levant de-ci de-là un bras vers un salut amical, amoureux, souvent triste ; le tout était pigmenté de couleurs défraichies par la fumée des cigarettes brûlant sans interruption dans cet espace clos, parfois traversé par un courant d'air venant d'on-ne-sait-où et partant vers quelque lieu exotique.

Il interpella le gamin du café pour lui commander une Guiness et, après avoir vérifié qu'il avait bien compris malgré ses toutes petites oreilles, il se mit à scruter de ses yeux gris et gourmands de féminité la salle presque à moitié pleine, presque à moitié vide.

Tout à fait à l'opposé de la fresque murale, une gauloise fumait à l'encolure d'un cendrier "Pastis" sur l'une des tables blotties tout contre le bar. Les deux jambes fines et galbées, croisées sous l'ovale verni et argenté, et qui attirèrent instinctivement le flair visuel d'Achille, étaient celles d'Amélina Roupier, une étudiante en philosophie qui attendait son train pour la capitale, annoncé avec près d'une demi-heure de retard. Les yeux affamés du vieillard remontèrent doucement des chaussures satinées de la jeune fille jusqu'à sa poitrine, moulée par la nature, avec un délice bien masculin. C'était son petit plaisir. Il avait depuis longtemps fait une croix sur sa virilité, et son impuissance sexuelle bien réelle ne l'empêchait pas d'admirer la beauté des formes féminines. Il remonta encore dans le creux de son cou parfumé de rose et de vanille, sur la crête de son menton délicatement ciselé, au fond des vallées rougeoyantes de ses lèvres, sur la corniche pointue mais charmante de son nez. Il commença même à sentir l'excitation l'envahir. Elle était si belle, elle, que son corps à lui semblait reprendre vie. Il n'en croyait pas ses sens.

Enfin, il arriva plus haut. Et là, quelque chose trancha, d'un coup net et précis, son ascension vers son éveil sexuel. Elle portait un énorme binocle épais comme un roman de Tolstoï sur le nez et quand elle tourna brusquement la tête, il vit ses tout petits yeux verts rétrécis par l'optique, qui le regardaient corrosivement.

Alors, il baissa les yeux dans sa bière mousseuse et tenta de s'y noyer pour oublier qu'aujourd'hui, ce bout de femme avait signé la fin définitive et sans appel de sa virilité.

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