3
min

Les grains de riz

Image de Corinne Chevrier

Corinne Chevrier

21 lectures

3

« Je ne dis pas qu’on s’ennuie à la maison, je dis simplement qu’il est surprenant d’avoir 8523 grains de riz dans un sachet, et 8378 dans un autre »

17 mars 2020

Et pourquoi pas partir de l’une de ces centaines de petites phrases qui fleurissent sur les réseaux sociaux en ce moment ?

C’est vrai quoi, qui a jamais eu l’idée de compter les grains de riz d’un paquet ? Le poids est toujours indiqué, mais le nombre de grains ? Hein ? Qui y pense au nombre de grains ? C’est important tout de même, de savoir si ils sont conditionnés en nombre pair ou impair, si des couples ont été séparés ou si le regroupement des familles a été respecté.

Je me souviens que, lors d’un voyage au Vietnam, devant une rizière, je m’étais interrogée sur le parcours de ces petits grains, longs et effilés très blancs, ou tout ronds, blonds, gris, rouges. Les pieds dans l’eau, courbées, les mains flétries, les cueilleuses avancent en rythme, chantonnent pour se donner du courage, la journée sera longue et épuisante.

L’une d’entre elles attire particulièrement mon attention, elle avance moins vite que les autres, fait des pauses, regarde autour d’elle, écarte les bras de chaque côté de son corps et tournoie sur elle-même faisant remuer l’eau en vaguelettes joyeuses. Les autres cueilleuses ne lui jettent pas un regard, la laissent faire, comme si elles étaient résignées à ces agissements étranges, comme si cette perturbatrice était une nécessité dans leur quotidien bien tracé.

En me rapprochant le plus possible, je dois tout de même faire attention à ne pas piétiner les jeunes pousses au raz de l’eau qui attendent leur tour, je peux mieux la détailler. Elle a l’air jeune sous son chapeau pointu, je ne vois pas bien ses yeux mais je les imagine très noirs, profonds, lançant des éclairs. Elle n’est pas habillée comme les autres non plus, ses vêtements sont très colorés et il semblerait qu’elle ait superposé à la va-vite tout ce qui lui tombait sous la main. Une grande chemise, qui lui descend presque aux genoux, aux manches coupées à la hauteur des coudes, un pantalon bouffant tellement large que le vent le fait plisser, une étole qui lui sert de ceinture, des gants en laine accrochés à son chapeau qui font un drôle de bruit à chaque fois qu’elle tourne la tête. Elle a dû mettre des grelots dedans. Elle porte aussi comme une jupe, mise autour de son cou, mais qui laisse une de ses épaules dégagée.

Le tout est étrange mais beau, la chemise est à carreaux rouges et verts, le pantalon jaune vif à pois écarlates, l’étole fait apparaître une multitude de petits oiseaux blancs qui semblent voleter dans un ciel bleu pur, couleur dominante de cette drôle de ceinture. Quant à la jupe en biais sur sa poitrine, elle brille de mille feux, comme si elle était en or. Les doigts des gants fixés sur son chapeau sont chacun d’une couleur différente, comme une palette, un nuancier.

Soudain, elle tourne la tête, me voit l’observer, fait sonner ses grelots et me sourit. Une lumière radieuse illumine son visage, ses yeux pétillent, ils ne sont pas noirs, mais violets. Son visage est tout plein de ridules, qui parcourent ses joues, vont des coins de ses yeux jusqu’aux coins de ses lèvres, dessinent des courbes et des entrelacs sur son menton. Son attitude m’a fait croire qu’elle était jeune, mais en fait,... , en fait, et bien je ne sais pas, elle fait à la fois jeune et très âgée. Elle me fait signe de la rejoindre. J’hésite, jette un oeil furtif autour de moi, je suis seule sur le bord de la rizière, les autres cueilleuses ont disparu dans le lointain, je frissonne.

Je retire mes chaussures, retrousse mon pantalon et m’enfonce dans cette eau froide mais incroyablement douce. Les petites pousses me caressent les mollets tandis que je me rapproche de ma fée cueilleuse. Car c’est une fée, c’est sûr, une fée ou un elfe, peut-être un ange. Je me sens envoutée tout d’un coup, je ressens un besoin impérieux de la rejoindre, de la toucher, de lui parler.

Ma progression est lente, je fais attention à ne pas écraser ces futurs grains de riz longs et effilés très blancs, ou tout ronds, blonds, gris, rouges. Elle ne s’impatiente pas, elle m’encourage de ses grelots, fredonne, comme une sirène voulant m’attirer dans ses filets.

Je la croyais proche, mais maintenant, elle est loin, alors qu’elle n’a pas bougé, j’essaye d’aller plus vite, le sol semble s’être enfoncé, j’ai de l’eau presque jusqu’à la taille. Ma fée du riz ne me regarde plus, me laisse me débrouiller, je commence à avoir chaud, très chaud mais je m’obstine et continue. Cela devient urgent, vital, la panique me gagne de ne peut-être pas réussir à l’approcher et je me mets à courir. Mes pieds s’emballent au rythme des battements de mon coeur affolé, mes genoux fléchissent, je perds l’équilibre et.... merde !

Maman, tu as dit un gros mot ! Pardon mes chéris, je pensais à autre chose. 8376, 8377, et le dernier 8378 ! Il y a 8378 grains de riz dans notre paquet. On regarde le paquet de semoule maintenant ?
3

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de François B.
François B. · il y a
Ca y est, vous avez excité ma curiosité ! Je file dans ma cuisine...
Le contraste entre le dérisoire, voire l'absurdité, du décompte des grains de riz et la description de la scène dans la rizière est très réussi

Image de Corinne Chevrier
Corinne Chevrier · il y a
Ah ! Ah ! De quoi vous occuper un petit moment alors.
Image de Fleur A.
Fleur A. · il y a
Excellent!
Image de Myriam Roux
Myriam Roux · il y a
J'aime l'idée de partir des mots des autres, j'aime l'humour de ce texte, la progression de l'histoire, moi aussi j'ai vu la fée cueilleuse. J'aime la convocation du souvenir d'un voyage, et le fantastique qui déboule à la fin. Mais n'était il pas déjà présent , dès la première phrase dans ces 8378 grains ?