Les Godons ! Ils attaquent !

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Psychomotricien à la retraite, je consacre davantage de temps à l'écriture. En 2004, j'ai écrit un ouvrage traitant de mon travail clinique, publié chez Vernazobres-Grego, et ai eu le plaisi  [+]

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Caen, Île Saint -Jean, 26 juillet 1346

« Les Godons ! Ils attaquent ! » : cette exclamation de terreur se répand comme une traînée de poudre dans les rues de la bonne ville de Caen, étouffant sous la chaleur. Le beffroi du Châtelet qui abrite l'hôtel de ville, érigé sur le Pont Saint-Pierre, ne cesse de carillonner, invitant petit peuple et bourgeois à défendre chèrement leur cité et leur peau. Les cloches des abbayes aux Hommes et aux Dames, déjà occupées par les troupes du Roi Édouard III et de son fils Édouard Plantagenêt surnommé Le Prince Noir ne résonnent plus pour annoncer la triste nouvelle : l'invasion de la Normandie par 40 000 Anglais fraîchement débarqués d'un millier de vaisseaux dans le port de Saint - Vaast – la – Hougue !

Jehan Auber, honnête et prospère marchand de draps, serre dans ses bras sa femme Isabelle et sa petite fille Louise, âgée de six ans. Il craint pour leur vie, les Godons ne faisant aucun quartier, contrairement aux règles élémentaires de la Chevalerie. Le roi Édouard, épaulé et conseillé par le traître Godefroy d'Harcourt, banni du Royaume de France, ne recule devant aucune cruauté pour terroriser la population et piller cette riche région : du Cotentin, il ne reste qu'un champ de ruines. Pillage, incendie, torture et viol ont été le lot de nombreuses villes telles Barfleur, Montebourg, Valognes, Carentan. Saint-Lô, riche cité drapière, dont les occupants ont fui devant l'ennemi, a été mise à sac, et les importants stocks de drap embarqués sur des vaisseaux à destination de l'Angleterre. Le roi de France Philippe VI, averti du danger a fait remonter de Guyenne le connétable Raoul II de Brienne et Jean II de Melun, comte de Tancarville, à la tête de quatre mille hommes pour défendre Caen, dont la garnison n'était composée que de sept cents hommes d'armes et de trois mille miliciens. Quant à son château, sa défense est assurée par trois cents archers Génois.

Édouard délaisse momentanément le château qui résiste pour envoyer ses hommes à l'assaut de Bourg - le - Roi, partie centrale de la ville et de l'Île Saint-Jean. Des centaines d'archers anglais et de lanciers gallois, pressés d'en découdre, sans attendre les ordres, se ruent sur les fortifications après avoir franchi l'Odon à son plus bas niveau. Les faibles forces françaises se disséminent tout au long de la rive nord de l'Odon, mais les fortifications finissent par se rompre. Après avoir pataugé, les Anglais progressent en désordre dans le quartier compris entre l'Odon et l'Orne.

Jehan entend les clameurs annonçant l'arrivée des soldats. S'il a pu envoyer sa servante Laudine se réfugier dans sa famille à Falaise, dont le château pourrait servir d'asile, il s'en veut d'avoir gardé auprès de lui les êtres qu'il chérit le plus au monde.
- Vite ! Cachez-vous sous les piles de drap situés dans la remise de l'étage, et n'en bougez surtout pas ! Isabelle et Louise, terrorisées s'accrochent à Jehan, mais tremblantes, accèdent à sa demande.
Dehors, les combats font rage : les habitants jettent des fenêtres ou des toits tout ce qu'ils ont sous la main pour fracasser le crâne de ces chiens de Godons : meubles, pierres, mortiers et eau bouillante que certains ont pu préparer dans l'urgence. Jehan s'est saisi de la grosse armoire en chêne de sa chambre, qu'il fait glisser jusqu'à l'appui de fenêtre, et avec un han ! de bûcheron la fait basculer sur un groupe d'Anglais. Des cris de douleur jaillissent des poitrines britanniques, mêlés à des jurons. Les compagnons des soldats tués ou blessés enfoncent la porte de la demeure de Jehan ; trois d'entre eux, ivres de colère, dévastent le rez-de-chaussée, et se ruent à l'étage où Jehan tente de faire barrage de son corps, uniquement armé d'un fort tisonnier, qu'il brandit au-dessus de la tête du premier Godon à se présenter. Il n'a pas le temps de frapper, que le soldat dévie le coup avec son épée qui glisse sur le crâne de Jehan en lui faisant une profonde entaille et le fait choir, inanimé, sur le plancher. Le soldat s'apprête à lui donner un coup fatal quand, entendant des cris étouffés et des pleurs, il se rue sur la remise dont il fait voler la porte en éclats, et de la pointe et du tranchant de son épée, écarte les piles de draps. Jeanne et Louise, livides, tremblantes et en pleurs sont pelotonnées, accrochées l'une à l'autre, et supplient du regard le soldat de les épargner. Pour toute réponse à cette invitation muette, l'archer plonge son arme dans la poitrine de l'enfant sous le cri de terreur de la mère, puis, rejoint par ses compagnons s'empare de Jeanne, livide, défaite, la traîne sur le sol et la viole non loin du corps ensanglanté de Louise. Jehan, toujours inconscient n'assistera pas à ces scènes de cauchemar, sa femme violée à plusieurs reprises, puis égorgée.
Les Anglais sont pris d'une rage frénétique, et une fois le Pont Saint-Pierre pris à revers, ils continuent de piller et de massacrer tout l'après-midi, violant les femmes au milieu des flammes des maisons incendiées.
Au soir de ce 26 juillet, cinq cents Anglais ont été tués par les Caennais. Édouard, très courroucé envisage, en représailles, de passer la population au fil de l'épée et de brûler la ville. Messire d'Harcourt, peut-être pris de remords le dissuade de ce projet, arguant du fait que le roi cherchant à atteindre Calais, ne devait perdre du temps et des hommes dans cette aventure. Édouard se range alors à l'avis de son « Connétable ».

Caen, 27 juillet 1346

Aux petites heures du jour, Godefroy fait porter bannière de rue et commande, de par le Roi, « que nul ne soit assez hardi sous peine de pendaison, pour mettre feu, tuer homme ou violer femme. » Les habitants, un peu rassurés, accueillent donc les Anglais dans leurs maisons, sans les agresser. Bien des exactions auront lieu cependant durant les trois jours de pillage en règle qui suivront cette annonce, s'étendant de la ville à la campagne alentour. La cité et ses deux grandes abbayes notamment seront mises à sac ; draps, joyaux, vaisselle d'or et toutes autres richesses dont les anglais auront grande foison seront chargés sur des barges et des bateaux puis envoyés par la rivière, à Ouistreham, à deux lieux de là, rejoindre leurs gros navires. Leur flotte sera renvoyée en Angleterre avec leur butin et leurs riches prisonniers qui seront libérés contre rançon deux à trois ans plus tard. Pendant son séjour, le roi ira se recueillir sur la tombe de son ancêtre Guillaume le Conquérant, enterré à l'abbaye aux Hommes.

Jehan, la vue brouillée par le sang qui a séché sur sa face se redresse péniblement. Il ne peut évaluer le temps qu'il a passé sans connaissance, étonné d'être encore en vie. Son logis a été épargné par les flammes, mais à ses côtés gît la dépouille de sa femme chérie. À genoux à présent, penché sur elle, il lui caresse doucement les cheveux, tout en sanglotant, puis cherche du regard sa fille. Il l'aperçoit, parmi des draps ensanglantés, adossée contre la muraille, ses yeux grands ouverts exprimant la terreur et l'incompréhension. Jehan pense à leur donner une sépulture décente, mais ne sait comment s'y prendre.

Il restera là, prostré, pendant encore une longue journée à veiller les défuntes qu'il aura allongées sur le lit conjugal, unies dans la mort comme elles l'auront été dans la vie, puis se résoudra à les transporter dans une brouette, traversant les rues dévastées, croisant des habitants hagards, jusqu'à l'un des quelques charniers situés à l'extérieur de la ville. Quelques deux mille cinq cents cadavres seront enterrés dans ces fosses communes. Désespéré, amer, Jehan trouvera l'occasion d'assouvir sa vengeance après qu' Édouard III aura quitté Caen, le 31 juillet, n'y laissant qu'une troupe de mille cinq cents hommes chargés de poursuivre le siège du château. Dès les premiers jours d'août, la garnison du château fera une sortie et exterminera les Godons qui l'assiégeaient, avec l'aide des habitants qui les prendront à revers.

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Joël Riou  Commentaire de l'auteur · il y a
Je remercie toutes les lectrices et tous les lecteurs qui ont salué mon travail de documentation. Il y avait déjà un certain temps que je souhaitais me colleter à la guerre de cent ans, et notamment au siège de Caen, "épisode parmi d'autres" des ravages causés par Edouard III lors de sa chevauchée qui se terminera par la victoire de Crécy où la fine fleur de la chevalerie française sera exterminée. Puis viendra la fameuse rencontre avec les bourgeois de Calais telle que décrite dans nos manuels d'histoire. J'ai même réussi à dégoter chez un bouquiniste, un exemplaire des chroniques de Jehan Froissart, dans une édition de 1846. J'ai également lu, parmi d'autres écrits, "Le Dimanche de Bouvines" de l'historien Georges Duby, dont l'action se situe en 1214, et "Ivanhoé" de Walter Scott, dont l'intrigue est située à la fin du XIIe siècle, pour le plaisir et pour m'imprégner de l'atmosphère médiévale. Je pense ne pas avoir commis d'impair dans la narration historique. Les personnages du marchand de draps et de sa famille sont inventés, mais j'espère que cette fiction fait résonance avec certaines situations vécues à cette époque.
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Safia Salam · il y a
C'est magnifique ! Pendant toute la lecture, je remarque que vous maîtrisez le sujet, vous avancez avec précision dans la narration, les dates, les lieux et les faits s'enchaînent harmonieusement, je regrette bien que la petite Louise soit morte, mais c'est un détail historique qui a sa nécessité dans ce carnage. Et je regrette que vous n'ayez pas développé un peu plus la vengeance de la fin contre les godons.
Très belle oeuvre, je trouve.

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Flore A. · il y a
Je trouve ce texte ce soir seulement...Une rétrospective intéressante et si bien documentée...Merci.
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Joël Riou · il y a
C'est moi qui vous remercie :)
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Elisabeth Marchand · il y a
Dommage que je vois votre texte seulement à présent... Je lui aurais volontiers donné mes voix. C'est bien écrit, un vrai travail de recherche, en plus. Bravo!
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Joël Riou · il y a
Merci pour votre sympathique intention et vos compliments.
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Elisabeth Marchand · il y a
^Vous êtes venu sur ma page en retour. Je vous en remercie.
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M. Iraje · il y a
Une découverte hélas bien tardive ! Une fresque historique qui ne manque pas de hauteur.
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Joël Riou · il y a
Merci à vous, avec un peu de retard !
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Mikael Poutiers · il y a
Merci de m'avoir fait découvrir cette belle histoire de France. Votre récit est très agréable à lire etenrichissant.
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Joël Riou · il y a
Merci à vous pour ce commentaire sympathique.
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cath Breiz · il y a
Bravo pour le travail de recherches ! Il est toujours plaisant de se retrouver plongée dans cet épisode de l'histoire d'une région où l'on a grandi !
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Joël Riou · il y a
Merci à vous cath ( erine ?), je suis heureux que les lieux évoqués vous rappellent votre enfance.
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cath Breiz · il y a
Heureusement que je n'ai pas un prénom de messe car... Mes.. rine! 😉 😊
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Patricia Saccaggi · il y a
Que de barbaries perpétrées...
Mais Édouard Plantagenêt est du xve non ?
Je salue votre travail !

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Joël Riou · il y a
Je vois que vous vous intéressez à l'histoire, Patcrea. Apparemment, il y eut deux Edouard Plantagenêt, l'un fils d'Edouard III, surnommé 'Le Prince Noir", l'autre, celui que vous mentionnez, comte de Warwick (1475-1499). Merci d'être passée me lire.
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Patricia Saccaggi · il y a
Non, je connais très mal l'Histoire mais en vous lisant, j'allais voir sur le net pour m'instruire un peu...
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Fred Panassac · il y a
Nous voilà plongés avec vous en pleine guerre de Cent Ans en Normandie. Quelle belle érudition pour venir étayer une histoire très violente et très noire qui serre le cœur !
Il est à noter que Froissart fut également le biographe de Gaston Fébus, Vicomte de Béarn, qui invita le chroniqueur à séjourner en son château Moncade à Orthez, à la suite de quoi le bon Froissart comme à son habitude enjoliva les faits et gestes et la renommée du Prince. Rien ne se perdait au XIVème siècle.
Toutes mes voix pour votre chronique personnelle de cette terrible guerre que menèrent nos ancêtres...
Le monde n’est pas devenu moins cruel depuis...

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Joël Riou · il y a
Un grand merci, Fred, pour ce commentaire argumenté. Je savais que Froissart avait tendance à enjoliver les faits, afin d'être considéré. Il nous faut donc relativiser ses écrits, très intéressants, et les croiser avec d'autres sources.
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Ratiba Nasri · il y a
Superbe texte historique avec de nombreux détails. On découvre à travers vos lignes le fastidieux travail de recherches documentaires. Bravo Joël !
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Joël Riou · il y a
Merci Ratiba, mais je vous rassure, le travail de recherches n'est pas fastidieux mais stimulant !
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Ratiba Nasri · il y a
Ah tant mieux ! A bientôt pour d'autres partages.